Un yoga sans posture ? Drôle d'idée, non ? Le yoga est, dans l’idée de bon nombre de gens, indissociable des postures (asana) et des techniques de respiration (pranayama), et il peut sembler inaccessible à certains en raison de ces exigences physiques et mentales. Les différentes techniques qui ont été développées au fil des siècles et assemblées sous le nom de yoga dans notre imaginaire ne sont pas toujours liées. Cet amalgame a aussi le défaut d’omettre tout ce qui n’est pas assez spectaculaire et instagramable ! Le développement d’un subtil état de conscience, de présence, d’ouverture est à mon sens ce qui se rapproche le plus de l’état que l’on recherche lorsque l’on pratique toute forme de « yoga ». Ainsi, on devient plus « yogi » en effectuant de petits exercices, des jeux mentaux pourrait-on dire, qu’en se contorsionnant sur un tapis fluo. La proposition ici est très simple : donner quelques pistes pour explorer la vie, le quotidien à travers les yeux du « yogi » et développer ce que l’on pourrait qualifier de pratique de yoga sans posture.
Ce que nous allons voir dans cet article
Pourquoi faire du yoga sans posture ?
J’ai voulu faire cet article aussi pour répondre à la demande de bon nombre d’entre vous avant les grandes vacances d’été : comment pratiquer le yoga quand les circonstances ne semblent pas favorables ?
C’est sûr que quand vous ne maîtrisez pas vos horaires, que vous devez vous caler sur le rythme de vos enfants ou que le manque d’espace et d’intimité ne permet pas de faire 1h30 d’asana chaque matin, il faut ruser si l’’on veut maintenir un lien avec sa pratique. Au lieu de râler, culpabiliser ou arracher ce temps de force en vous privant de l’apéro avec les potes sous prétexte que « je dois faire ma séance de yoga coûte que coûte », utilisez les expériences de la vie pour mettre davantage de conscience dans votre quotidien. Ce sera plus sympa et plus profitable que n’importe quelle séance de yoga postural (sauf pour vos abdos, sorry).
L’état d’esprit à adopter
Il n’est pas nécessaire de s’améliorer, de se perfectionner, de s’efforcer, de gravir une invisible et décourageante échelle de valeurs spirituelles. Il n’y a pas de réussite ou d’échec, seulement une présence qui se développe de façon non linéaire au fil du temps. C’est important de le préciser, car nous sommes habitués à tout noter en termes de progrès et de réussite. Pour une fois, nous pouvons nous affranchir de tout cela et nous laisser simplement imprégner par l’expérience de la vie qui nous traverse à chaque instant.
L’Essence du yoga
À l'origine, le yoga est une discipline spirituelle dont l’un des objectifs s’il fallait en déterminer serait une meilleure connaissance, une compréhension profonde et réelle de soi-même et du monde. Les postures et les techniques de respiration ne sont que des outils pour atteindre cet objectif, alors qu’actuellement bon nombre de cours de yoga nous laissent penser qu’ils sont une fin en soi. Alors oui, c’est un passage qui nous facilite la tâche : avoir un corps en bonne santé permet d’avoir un mental plus concentré et apaisé. La souplesse et la sensation d’habiter pleinement un corps sans douleur favorisent la concentration et l’immobilité. La maîtrise de la respiration aide à canaliser les pensées et à les « voir » défiler de plus en plus précisément. Mais ces outils, si utiles soient-ils, ne sont que des aides, pas des buts.
La Conscience de soi
La conscience de soi est l'un des aspects fondamentaux du yoga. Cela pourrait se traduire dans un premier temps et de façon très concrète par le fait d’être pleinement présent à chaque instant, observer ses pensées et ses émotions sans jugement et être à l'écoute de son corps. Pour cultiver cette conscience, il n'est pas nécessaire de se plier en quatre sur un tapis de yoga. Quelques minutes de silence chaque jour, en portant attention à sa respiration naturelle, peuvent suffire pour développer une profonde conscience de soi.
Cette attitude est parfois décrite comme celle du « spectateur » ou du « témoin » : dans le monde actuel où « je fais donc je suis », il est intéressant de voir que nous ne sommes pas seulement des acteurs. Nous avons aussi la possibilité d’arrêter le monde pour profiter du spectacle. C’est la conscience (vertigineuse !) de ces deux états qui est souvent le point de départ d’une pratique de yoga qui dépasse la recherche d’hygiène physique, émotionnelle et/ou mentale. En comprenant cela, imaginer une pratique de yoga sans posture ne semble plus si folle.
Quelques idées pour s’initier au yoga sans posture
Par échauffement, j’entends ici des choses très simples (si simples que 95 % d’entre vous ne voudront même pas essayer, car c’est peu stimulant, peu gratifiant, il n’y a aucune récompense immédiate et on a même pas la sensation de faire quelque chose d’extraordinaire… Bref, c’est pas sexy !).
Permettez-moi de vous dire tout de même que ceux qui tentent ces choses trop simples sont de véritables héros : dans une époque où tout doit être productif, utile, où l’on recherche tous un maximum de plaisir, de stimulation, de valorisation… Ces actes gratuits qui peuvent sembler (et qui sont parfois ennuyeux) sont à contre-courant. En faisant cela, vous faites partie d’une infime minorité, de ceux qui n’ont pas souscrit à la superbe devise « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ».
La méditation en mouvement
La « méditation en mouvement » est une façon de cultiver sa présence sans posture spécifique, sans technique, en utilisant comme support les actions de la vie ordinaire. Cela peut inclure des activités quotidiennes comme marcher, jardiner, ou même cuisiner, en le faisant avec une pleine attention. L'idée est de transformer chaque action en une méditation, en se concentrant sur chaque mouvement, chaque sensation, chaque souffle. Même les pensées qui vous traversent peuvent être observées. Dès que vous en voyez une, regardez-là passer avant de revenir consciemment à votre activité. Ça paraît beaucoup trop simple, mais aujourd’hui, peu de personnes sont capables de cette simplicité.
La conscience de la respiration
Bien que le pranayama implique des techniques spécifiques de respiration, il est possible de pratiquer une forme de respiration consciente sans règles strictes. Simplement prêter attention à son souffle, sentir l'air entrer et sortir de ses poumons, et laisser la respiration se faire naturellement est déjà une pratique de concentration. Cela peut être fait à n’importe quel moment, que l’on soit tranquille (assis ou allongé, seul, sans aucune contrainte) ou en pleine action. Le plus difficile est finalement de maintenir cette présence sans modifier notre façon de respirer...
Observer ce qui est
De la même manière, il est possible de se placer en observateur de soi et du monde. Pour une durée définie, effectuez toutes vos activités ordinaires en portant une attention complète sur ce qui se passe devant vous et en vous. Sans nourrir les pensées, voyez celles qui émergent en réaction à ce qui vous est dit ou montré. Évidemment, ce qui est très intéressant, c’est de se voir soi-même en train de réagir, de saisir la première pensée qui vient en réaction à un stimulus. C’est vraiment l’une des meilleures façons de mieux se connaître.
Cultiver une immobilité parfaite
Un petit jeu qui ne conviendra pas à tout le monde : j’ai moi-même détesté cela pendant longtemps, mais aujourd’hui, c’est un vrai plaisir. Dans un moment de détente quelconque qui peut aussi être pris dans son lit le matin ou la nuit lors d’une insomnie, la proposition est simplement de prendre conscience du corps et de l’immobiliser le plus parfaitement possible. Si quelque chose vous gêne ou vous démange, essayez tout de même de ne pas bouger (sauf si vous êtes dans une posture douloureuse et non tenable à long terme, bien entendu!). Ressentez cette immobilité complète qui est très rare et essayez de la coupler à une certaine détente, supprimez toutes les tensions que vous notez. La sensation du corps qui s’engourdit devient elle-même le support de concentration.

Assis, immobile, sans avoir l'attitude d'un yogi pour un observateur extérieur mais en la cultivant intensément intérieurement.
Quelques idées pour une pratique de yoga sans posture plus avancée
Le yogi n’est pas (seulement) un penseur. Plus que les beaux discours et les théories savantes, ce sont les expériences concrètes qui l’intéressent. Une qualité sur ce chemin de conscience est la capacité à s’affranchir des mots. Quand on note le dialogue intérieur qui nous submerge souvent, on voit à quel point les mots son omniprésents même lorsque l’on ne parle pas à voix haute. Ces quelques exercices un peu moins évidents que les précédents amènent vers cela. Vous verrez, c’est inhabituel et très reposant !
Convertir ses pensées
Pour sortir des mots, la solution la plus simple est de tenter une conversion instantanée des paroles en images. Pour certains ce sera naturel et très drôle, pour d’autres assez difficiles, nous ne sommes pas tous égaux face à ces petites expérimentations. Aucun problème, si une technique vous semble inaccessible, choisissez-en simplement une autre, vous pourrez y revenir plus tard si l’envie vous prend… Mais aussi choisir de l’abandonner définitivement sans culpabilité !
Je vous recommande un moment tranquille, une activité peu stimulante, voire une discussion peu animée (une réunion soporifique ou le monologue d’un collègue chiant font très bien l’affaire). Sans perdre complètement de vue le sens, centrez-vous sur les pensées qui vous traversent en réaction aux différents stimuli et au moment où cette pensée s’apprête à vous toucher sous forme de mots, tentez de la « convertir » en images. Comme si vous pouviez ralentir le temps et découper la phase de réaction en stoppant les mots avant qu’ils ne jaillissent. C’est assez reposant, et étonnant. Vous verrez rapidement que la pensée peut prendre de diverses formes, pas seulement celle du langage...
Cultiver son attention
La proposition ici est de garder un support de concentration fixe en faisant d’autres activités. Visualisez un élastique : il peut s’étirer, comme le mental qui se déplace pour s’écarter de l’objet d’attention, mais il finit par y revenir. De la même manière, choisissez quelque chose de simplissime (la respiration, un mantra, un point du corps, une image, un goût, une sensation…) et pour une durée déterminée, ce sera votre objet de référence. Ensuite, sur cette durée, observez comme vous vous laissez prendre par tout le reste (pensées, actions, réactions…) et dès que vous le notez, revenez à l’objet que vous avez choisi.
Pranayama en action
Ok ça fait un peu mentir mon titre, là on utilise une technique. Choisissez un pranayama : un léger ujjayin avec un rythme adapté à votre activité me semble approprié, mais si vous êtes téméraire et que vous n’avez pas peur de passer pour un gros zinzin, vous faites ce que vous voulez, bhastrika par exemple ! Donc vous fixez un souffle un rythme, une visualisation, un mantra, des bandha… Bref, tout ce qui fait un pranayama. Et en réalisant une activité, vous maintenez ce pranayama pour la durée choisie. Bien sûr, soyons intelligents : vouloir réaliser le petit pranayama en faisant une course de VTT n’a aucun sens. Mais adopter un rythme 5/10 (5 temps d'inspiration, 10 d'expiration) en faisant la vaisselle est à la portée de presque tout le monde.
Observer les manifestations physiques des émotions
Celui-ci peut chambouler davantage, donc à ne pas faire lorsque vous êtes au fond d’une terrible dépression, sauf si vous êtes téméraires et bien entraînés. La proposition est très simple : revenir à ce que les émotions font vivre à notre corps. Pour une durée donnée (puis tout le temps si ça vous chante, mais pour y penser au départ je crois qu’il est plus simple de se fixer un temps défini) observez comment es réactions et émotions se manifestent physiquement, sans chercher à intellectualiser. Donnez toute la place au corps pour ressentir. Évidemment, avec les émotions que nous qualifions de négatives, ce ne sera peut-être pas super agréable. Souvent, nous ne ressentons pas pleinement : notre mental saute sur l’émotion, la commente, la réfrène, la juge, etc. C’est pourquoi je trouve cet exercice très riche !
Ne vous contenez pas de lire, essayez !
Ces propositions ne sont que des exemples, des idées. Il sont des expériences qui peuvent être menées par les curieux dans leur laboratoire intérieur, juste pour le plaisir. Ces graines d’inutilité sont à mon sens libératrices : elles permettent de se libérer de toute pression, même celle de « faire du yoga » ou encore de « méditer ». Elles ne nous permettent pas de ressentir cette satisfaction d’avoir fait une « bonne séance » ou la déception d’avoir été agité. Nous avons simplement goûté, avec une teinte particulière, la présence complète à nous-mêmes et aux expériences du quotidien qui nous traversent à chaque seconde même si, pris dans la frénésie du monde, nous n’y prêtons que rarement attention. Ainsi, nous marchons, un petit pas de plus, sur la voie du yoga.












