Le liṅga ou Śiva-liṅga est une représentation symbolique de Śiva. En réalité, les qualités de Śiva peuvent être représentées de multiples façons. À l’extrême limite, on pourrait dire que, comme la conscience est présente en toute chose (même si, nous sommes d’accord, ce sera à des degrés variables), tout peut représenter la conscience !

C’est précisément pour cela qu’un symbole aussi simple que le liṅga a pu traverser les siècles. Il n'est pas question d'enfermer Śiva dans une image, le liṅga rappelle seulement sa présence. Il agit comme un repère simple renvoyant à quelque chose de plus vaste que lui. Tout comme le mot n'est pas l'objet, le liṅga n'est pas Shiva mais un symbole, un rappel.

Linga : la représentation physique d’un concept

Comme nous ne sommes pas éveillés (je ne sais pas pour vous mais moi pas encore, bien que j'y travaille), nous avons besoin de définir quelques symboles plus explicites pour nous rappeler que cette conscience est partout. Cela peut prendre la forme de statuettes, de tentures, de diverses représentations de Śiva. On peut également se remémorer cela de manière plus abstraite en regardant des yantra. Le Śiva-liṅga est un autre symbole, comme il en existe des dizaines.

Si j’ai choisi de parler de celui-ci en particulier, c’est déjà car il s’agit de l’un des plus connus, mais aussi des plus mal compris. Et ce malentendu est tenace : il vient autant de nos réflexes culturels occidentaux que de notre tendance à réduire un symbole à sa ressemblance immédiate.

lingam et yoni au bord du Gange

Liṅga et représentations de Śiva au bord de la Gaṅgā, sur les ghats de Vārāṇasī.

Symbolique du liṅga : verticalité, stabilité, non-dualité

On limite souvent le Śiva-liṅga à un symbole de puissance sexuelle, de pouvoir, de fécondité. Mais c’est avant tout un symbole de verticalité : l’une des qualités primordiales que l’on recherche avec la pratique du yoga. La verticalité physique, bien sûr, et cela va de pair avec la capacité à rester centré. La verticalité est aussi en lien avec la stabilité du corps, de l’énergie et du mental.

Cette lecture, à mon sens, est l’une des plus justes pour un public contemporain. Elle permet de comprendre pourquoi le liṅga n’appartient pas seulement au temple mais aussi, symboliquement, à une cartographie intérieure. Ce n’est pas un hasard si l’image de l’axe revient sans cesse : un corps stable permet une conscience stable, et inversement. C'est un epu ça, le yoga, au-delà de la jolie posture sur un tapis en plastique (même non toxique).

Notons que Śiva est parfois symboliquement représenté par une colonne de feu… Symbole qui n’est pas sans rappeler la suṣumnā, l’axe énergétique de tout être humain, qui est lui aussi associé à la qualité du feu. La colonne de feu, dans certains récits purāṇiques, dit aussi autre chose : l’idée d’un absolu sans commencement ni fin, impossible à mesurer, impossible à contenir dans une forme anthropomorphe.

L’objet vertical est aussi celui qui permet symboliquement de relier le plan grossier, la Terre, le matériel, avec les plans plus « spirituels ». De façon plus concrète, c’est la non-dualité : ne pas renier le concret au profit de l’immatériel, du plus « pur ». Dans une perspective shivaïte, ce monde-ci n’est pas une abomination dont il faut s'extraire en quête d'un paradis, mais un champ d’expérience, de transformation, de reconnaissance de la conscience dans la matière. Il est dit que même les dieux nous envient ce corps, alors on a beau chercher la libération, profitons de ce qui est donné. Comme disait mon papy, "c'est toujours ça de pris que les petits cochons n'auront pas" !

Le liṅga est d’ailleurs généralement déposé sur un support, appelé yonī. Un support gravé dans la pierre ou un support créé par l’humain, qui peut être du sable ou un mālā enroulé, par exemple. Sans cette base le liṅga ne tient pas. Sans base stable, pas de possibilité de s’élever, c’est aussi simple que cela.

La yonī est associée au principe féminin, à la Terre qui est par essence féminine et souvent aux organes sexuels féminins, mais là encore ce serait une vision réductrice de ne voir que cela. La yonī est avant tout le support, le lien avec le matériel, la matrice au sens cosmique : ce qui rend possible la manifestation.

En écrivant ce passage je prends conscience d'une chose importante : certains me reprochent un côté "tradi" et de parler de la tradition indienne comme si ces vérités étaient avérées. Je comprends, mais ce n'est pas mon intention. Je vous propose une lecture parce que je suis passionnée par l'Inde et les systèmes de pensée développés dans le monde indien au fil des millénaires. Pour autant, je ne cautionne pas ceci ou cela, loin de moi l'idée d'affirmer que telle vision du monde est juste ou fausse. Je transmets ce qui me semble intéressant, point. Ceci étant dit, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos paśu...

Les Śiva-liṅga peuvent prendre de multiples formes. On peut à la limite considérer n’importe quel objet vertical comme un Śiva-liṅga. En Occident, nous avons la fâcheuse tendance d’opposer le sacré et le profane, mais de nombreux Indiens ne se limitent pas à cela. On peut trouver des bornes kilométriques qui servent de Śiva-liṅga et qui sont vénérées comme telles.

Voici un petit extrait d'un livre : ce passage est passionnant, car il montre à quel point la forme symbolique peut “convertir” un objet du quotidien en support du sacré. Ce n’est pas une superstition naïve ; c’est une manière de rappeler que la conscience ne se confine pas à un lieu clos.

 

Extrait du livre Indes, Miscellanées

Le liṅga et la borne kilométrique

Alors qu’ils installaient au bord des routes les premières bornes kilométriques, les ingénieurs de l’administration coloniale britannique constatèrent avec stupéfaction qu’elles étaient régulièrement enduites de lait, de miel et de pétales de roses. C’est qu’une pierre dressée de forme cylindrique ne peut qu’évoquer à tout hindou… le symbole de Śiva !

Liṅga naturel ou sculpté

Lorsque l’on souhaite ramener un liṅga au cours d’un voyage en Inde, on en trouve principalement deux sortes.

Les liṅga sculptés qui prennent cette forme sont en réalité composés de trois parties représentant les trois aspects de la trimūrti. La partie en contact avec le sol est le brahma-pīṭha, le siège de Brahmā, qui est le principe créateur de toute chose. La yonī est associée à Viṣṇu, le conservateur, celui qui assure le maintien des choses et qui les préserve. Le liṅga lui-même est tout naturellement associé à Śiva, à l’élévation, à la destruction…

Et comme la vision du temps est cyclique dans l’hindouisme, il s’agit de la destruction nécessaire pour pouvoir revenir à Brahmā et à la création. Ce point est essentiel, car il évite une lecture naïvement “négative” de la destruction : dans cette cosmologie, elle est une phase vitale du renouvellement.

On trouve aussi les liṅga « naturels » qui sont des pierres polies naturellement par le lit de la rivière Narmadā dans l’État du Madhya Pradesh. Malheureusement, un barrage construit dans l’État du Gujarat sur cette même rivière modifie le débit et, à terme, les liṅga naturels risquent fort de disparaître. Si vous cherchez un produit de spéculation plus sûr que les bitcoins pour les années à venir, misez sur les liṅga (parole de banquière) ! Je plaisant,e mais le problème est réel lorsque l'on constate la pression des aménagements modernes sur des écosystèmes qui, en Inde, ne sont pas seulement “naturels”, mais aussi rituels et symboliques. Quand une rivière change, ce sont parfois des cultures entières de gestes, d’objets et de récits qui se transforment.

Le liṅga dans le corps subtil

Les liṅga sont aussi représentés dans les différents cakra (centres d’énergie du corps humain). Chaque cakra contient un liṅga ayant des "propriétés" différentes, disons que chacun nous relie à des qualités particulières (encore une fois, je ne dis pas que c'est vrai, j'énonce ce que disent les textes du yoga et les transmissions orales, en particulier ceux liés aux enseignements tantriques).

Dans certaines traditions tantriques et haṭha-yogiques, on parle de trois liṅga principaux dans le corps subtil, liés à la montée de la Kuṇḍalinī dans la suṣumnā.

Le premier est le svayambhū-liṅga, associé au mūlādhāra-cakra : il est décrit comme un liṅga « auto-manifesté », intimement lié à l’énergie en sommeil à la base de l’être, et parfois figuré avec l’image du serpent enroulé, comme si la conscience y reposait encore à l’état de puissance latente.

Vient ensuite le bāṇa-liṅga, situé dans anāhata-cakra : bāṇa, la flèche, suggère ici une direction plus intérieure, une conscience qui s’affine et devient une sorte de boussole, associée à la dévotion et à une perception plus subtile du vivant. On entre intimement dans la connaissance de soi, au-delà des voiles de l'ego et de la personnalité.

Enfin, itara-liṅga est situé dans ājñā-cakra : il représente une conscience plus lumineuse, un seuil vers la non-dualité, et certains textes ou traditions le présentent même comme une porte d’accès au Para-liṅga, l’horizon du Sahasrāra.

Vous avez été nombreux à m'écrire pour me demander quels textes présentent les liṅga associés à chaque cakra. Je n'ai pas connaissance de ces textes, le peu que je sais à ce sujet vient d'enseignements oraux. Si certains d'entre vous ont des sources à me communiquer, merci de les ajouter en commentaires, ce sera profitable pour tous !

Lingam sculpté, fleuri suite à une pūjā (Orchhā, Inde du Nord)