Kāma désigne à la fois le désir et le plaisir. Lorsque l'on évoque les puruṣārtha, c'est souvent la traduction de plaisir qui est retenue. Je trouve ça réducteur, mais compréhensible.

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Partons des définitions !

Le plaisir est un état affectif ou une sensation agréable que l'on ressent quand on satisfait un besoin, un désir ou une envie. C'est une émotion positive et souvent de courte durée qui procure de la joie, du bien-être ou du divertissement.

Le désir est un élan ou une tendance consciente qui pousse une personne à vouloir obtenir, faire ou vivre quelque chose. Il naît souvent d'un sentiment de manque et se tourne vers un objet, un acte ou une personne.

Si l'on comprend puruṣārtha comme ce qui est bénéfique à l'être humain, nous pouvons être tentés de penser que le plaisir est positif, le soulagement d'une tension, tandis que le désir est négatif, puisqu'il crée justement cette tension.

La dynamique est la suivante : le désir est l'élan vers un objet, et il peut être inconfortable car il génère une tension qui appelle une résolution. Nous mettons tout en œuvre pour le satisfaire, nous expérimentons le plaisir (dans le meilleur des cas), puis un sentiment de vide apparaît, et il faut jouer de nouveau au même jeu. C'est le caractère vain de ce cycle qui est critiqué, et non le désir ou le plaisir en lui-même.

Comme une musique où tout est plat et linéaire, rien n'attire l'oreille, rien ne vient nous donner envie d'entendre la suite. Tout est alors une question de mesure : s'il n'y a aucune cohérence entre les notes et que tout est dispersé, on ne sait même plus où est la structure ! Mais s'il y a un ordre global et des touches de fantaisie et de tension, c'est agréable. Je crois qu'il en va de même pour le désir et le plaisir dans nos vies.

Nous allons donc examiner ici kāma, désir et plaisir, et voir quelle place la tradition indienne a proposé de lui donner dans une vie humaine.

Plus que pour les autres puruṣārtha, je crois que les réponses sont variées et les interprétations multiples.

Je rappelle que je ne prétends donner ici aucune vérité, je ne me fais pas porte-parole d'un groupe ou d'une école de pensée, je propose seulement que l'on observe comment la place de kāma dans la dynamique d'une vie humaine peut être pensée, et quelles conclusions en tirer pour nos vies actuelles.

Tout ceci sera développé dans mon prochain livre, réalisé en partenariat avec la Fondation Alain Daniélou, qui est déjà bien avancé, et qui sera consacré à la thématique des puruṣārtha et à l'évolution de la vision du sens de la vie dans le monde indien, grosso modo des Veda à nos jours. La vocation de ce podcast est de rendre accessible à tous, gratuitement, une partie des réflexions menées sur ce sujet, de récolter vos questions qui pourront ainsi être intégrées et traitées dans l'ouvrage, et d'ouvrir éventuellement des espaces de discussion et de réflexion sur ces sujets.

La place que nous laissons au désir

Je commence souvent mes podcasts de façon chronologique, mais cette fois-ci j'ai envie de procéder différemment et de partir du constat actuel, de la place que nous accordons au désir et au plaisir en Occident aujourd'hui, parce que cette vision conditionne inévitablement tout ce que nous allons entendre sur ces notions par ailleurs.

Je ne prétends pas vous déconditionner en deux minutes, mais je pense qu'il est important de prendre conscience de nos propres biais, ceux qui sont liés à la société, à notre éducation au sein d'une famille précise, et aussi nos biais personnels façonnés par nos diverses expériences de vie.

Actuellement, le désir est très normé. La société, la publicité, l'évocation des différentes images auxquelles nous sommes exposés… tout cela nous dicte ce qu'il est acceptable de désirer. Nous sortons timidement d'un modèle unique sur ce qu'il convient de vouloir, tant au niveau de notre vie personnelle, professionnelle, familiale qu'intime.

Le désir fait toujours peur, surtout celui de l'autre quand il est différent du nôtre, et le nôtre quand il semble ne pas correspondre à l'image précise de ce que la société nous permet de désirer. Nous sommes tous prisonniers, à différents degrés, de ce désir uniformisé.

La seule voie de sortie est celle de la connaissance : que désirons-nous lorsque l'on ne court plus après ce qu'on nous a appris à désirer ?

La question peut sembler bête, mais à force de la poser, je me rends compte que les personnes qui ne savent plus ce qu'elles veulent réellement sont loin d'être rares.

Lorsque l'on a évacué, avec honnêteté, les réponses qui correspondent à ce que l'on nous a appris à désirer, nous sommes nombreux à ressentir un vide et un sacré sentiment de doute. Est-ce que l'ātman désire ? Et si oui, quoi ?

Les différents visages du désir

Aujourd'hui, le désir est devenu synonyme de consommation. Il n'a plus vraiment de place : dès qu'il apparaît, on ne pense qu'à le supprimer. Mais comme le souligne la Kāma Gītā, c'est impossible !

Le désir est la vie, il se glisse dans tous les interstices de l'existence, et il se déguise pour prendre une apparence acceptable aux yeux de ceux qui cherchent à le combattre ou à l'ignorer.

On ne peut pas lutter contre lui ; c'est bien la sagesse des grands arts martiaux qu'il faut convoquer ici, pour utiliser la force du désir à notre avantage au lieu de nous efforcer d'aller contre lui.

La première étape repose sur ce point essentiel : le désir, en tant que puruṣārtha, n'est pas un adversaire. Il peut être intégré dans nos vies, il fait même partie des ingrédients fondamentaux d'une existence heureuse. Le tout est de lui redonner une bonne place.

L'urgence de satisfaire le désir pour le voir disparaître est liée à la peur générée par cette tension. C'est bien cette sensation que nous avons appris à qualifier de désagréable, car elle met en évidence un sentiment d'incomplétude sur lequel nous pouvons nous pencher. En prenant le temps de connaître et d'apprivoiser ladite sensation, d'entrer en intimité avec elle, le désir se transforme et devient moins effrayant.

Le yogi ne peut pas faire l'économie de ce temps passé avec lui-même, ce qui est, j'en conviens, assez difficile, et demande d'aller à contre-courant d'une société où tout ce qui ne va pas très vite est un problème à résoudre.

Reprendre contact avec le corps et le plaisir

La proposition d'un retour à la sensorialité est loin d'être nouvelle, mais elle est vraiment d'actualité.

Nous évoluons dans un monde où le mental occupe une grande part de notre attention, surtout pour les personnes qui ont un emploi sédentaire et intellectuel.

Lorsque le corps se rappelle à nous, c'est bien souvent au moyen de douleurs ou d'inconforts. L'enjeu, avant même de considérer kāma comme un puruṣārtha, serait de questionner quelle place nous accordons au plaisir dans nos vies.

Tant que le corps ne génère pas d'inconfort, il se laisse ignorer : c'est ce que je constate, en tout cas, chez beaucoup de nouveaux (et même d'anciens, parfois) pratiquants de yoga. Et encore, lorsqu'une personne entame cette démarche de trouver un cours de yoga et de franchir la porte d'une école (studio), c'est qu'elle a déjà conscience que quelque chose peut être changé.

Pour une majorité, le corps est un outil censé nous servir sans faillir, et la moindre faiblesse est considérée comme un problème, comme un incident qu'il convient de résoudre au plus vite.

Je pense que ce que nous gagnerions à faire aujourd'hui, avant même de rentrer dans la subtilité de la philosophie indienne, c'est de sortir de ce rapport au corps en tant qu'objet, qui n'est alors que le support matériel, l'outil jugé imparfait d'un mental survalorisé. Nous pourrions aussi sortir d'un corps qu'on voit de l'extérieur, d'un corps-image que l'on s'applique à façonner pour qu'il ressemble à ceci ou cela, et revenir à un corps que l'on expérimente de l'intérieur, en tant qu'habitant, et qui est fait de sensations.

Là, nous rentrons clairement dans le propos du yoga : la constatation de la place disproportionnée qu'occupe le mental, qui tourbillonne en permanence et souvent en tâche de fond, comme si l'on subissait un bruit permanent. C'est très fatigant, et cela nous coupe entièrement de nous, de notre être véritable que l'on nomme ātman, et aussi du corps. Certains vont me dire que ces pensées sont importantes, mais pas toutes, je vous assure.

Notre mental ressasse toujours les mêmes infos qui tournent en boucle, et souvent au sujet de choses sur lesquelles nous n'avons pas de prise. On peut consulter une chaîne d'info, mais pour votre santé mentale, je déconseille vivement les chaînes d'info en continu.

Donc ces pensées ne sont pas si importantes. On peut les laisser de côté une heure par jour pour revenir au corps, sans aucun problème, même deux, trois, quatre heures. À la fin d'une journée, des milliers de pensées ont occupé cet espace mental, et combien sont marquantes ? Vous voyez, assez peu.

La place de kāma dans le sens de notre vie

Nous avons vu dans les épisodes précédents deux notions importantes, que je me permets de vous remémorer en vingt secondes : puruṣārtha, qui a longtemps été traduit par « le sens de la vie humaine », gagnerait à être traduit par « ce qui est bénéfique dans une vie ».

Avant que ne soient popularisés ces quatre ingrédients magiques censés mettre du sens et du bonheur dans nos vies, un autre système existait, appelé trivarga, le groupe des trois. Ce système ne comprenait pas mokṣa, la libération, mais seulement dharma (l'ordre des choses, la racine), artha (les moyens à notre disposition pour accomplir dharma) et kāma (donc ce fameux désir ou plaisir). Si vous pensez que je parle chinois, pas du tout, c'est du sanskrit ! Et si vous ne comprenez rien, écoutez les quatre épisodes précédents, les liens sont juste ici :

  1. Quel est le sens de la vie ?
  2. Dharma et sens de la vie humaine
  3. Comment faire face à la perte de sens ?
  4. Artha et le but de la vie : une apologie de la richesse ? 

Kāma faisait donc bien partie des trois piliers d'une vie humaine réussie, et ces trois piliers fonctionnent en interaction : dharma, qui est en quelque sorte notre raison d'être, encadre l'accumulation de richesses et le plaisir. Artha, l'acquisition de moyens, vient soutenir notre « mission » en nous donnant les moyens matériels de la réaliser, et kāma vient donner l'élan sous la forme du désir, et la récompense sous la forme du plaisir, dans ce que nous entreprenons.

Nous voyons que kāma, loin d'être un ingrédient mineur, est véritablement le moteur qui permet de cheminer sur la voie du dharma et de mettre de l'énergie dans l'action.

Tant que nous sommes dans ce système à trois piliers, le plaisir conserve une place centrale.

Avec l'apparition de mokṣa comme but ultime, ayant vocation à transcender les trois autres, son rôle devient minime, voire accessoire pour certains. Le moteur pour aller vers mokṣa devient la peur.

Car il faut rappeler que mokṣa, c'est une volonté de se libérer du cycle des renaissances, dans une pensée qui intègre la notion de réincarnation, ce qui n'a pas été vrai de tous temps en Inde.

À partir du moment où l'on considère que la vie est un fardeau, qu'elle est source de souffrance avant tout, il faut s'en libérer, et c'est avec cette vision, disons, plus pessimiste, que mokṣa intervient comme solution ultime. On sent bien la tension entre kāma, qui était l'un des axes fondamentaux du sens de la vie humaine, et le passage à mokṣa, où l'on commence à considérer que ce qui caractérise cette vie n'est pas le plaisir, mais la souffrance.

Je ne peux pas m'empêcher de souligner que l'Inde n'est pas le seul pays à avoir connu cette dynamique où, au fil des siècles, le plaisir est de plus en plus diabolisé.

Lutter contre kāma ? C'est peine perdue !

Il y a un petit texte très court, quelques lignes issues du Mahābhārata, que l'on appelle la Kāma Gītā, dans lequel Krishna explique l'impossibilité d'échapper au désir.

Le désir est la source de création, même les Veda l'affirment. Diaboliser le désir, c'est donc aller réellement contre la vie et contre le principe de création.

Peut-on affirmer pour autant que kāma est le sens de la vie ? Le plaisir peut-il être le but de la vie ? Ce n'est pas l'opinion la plus populaire en Inde, loin de là, mais on peut examiner kāma sous l'angle du système de pensée Chārvāka, qui aurait été développé par le penseur indien du même nom autour du VIIe ou du VIe siècle avant notre ère.

Notons que cette période est un tournant dans l'histoire de l'Inde, avec un foisonnement dans la recherche de sens : apparition du bouddhisme, du jaïnisme, et de courants de pensée différents tels que celui-ci, contemporains des premières upaniṣad. Qu'est-ce qui a poussé, soudainement, à remettre en question le Veda ? Les Chārvāka pensaient que les Veda n'étaient pas d'origine divine, et n'en reconnaissaient donc pas la validité.

Les textes de l'école Chārvāka ne nous sont pas parvenus, et on les connaît principalement à travers les écrits de leurs détracteurs, ce qui oblige à prendre tout cela avec des pincettes, et à laisser de côté tout ce qui relève du jugement.

Leur doctrine est assez étonnante pour l'époque : les Chārvāka prônent le scepticisme, et pensent que tout ce qui peut être connu le sera par le biais des sens. Le monde serait pour eux constitué de quatre éléments, et non de cinq (sans ākāśa), et il n'est pas question de conscience ou d'énergie, ou alors ces dernières ne sont que des produits de ces quatre éléments, ce qui renverse complètement la classification du ṃkhya. Ce matérialisme implique que la mort du corps est, pour les Chārvāka, une fin définitive, et qu'il n'y a rien à espérer ni à craindre après.

Ce qui est très intéressant pour notre sujet, c'est l'ordre donné aux puruṣārtha. Pour les disciples de Chārvāka, dharma et mokṣa n'ont pas lieu d'être ; en revanche, artha et kāma sont considérés comme importants. Il s'agit là de l'une des écoles hétérodoxes de la philosophie indienne, où l'individu prime sur l'ordre social. C'est intéressant à observer, car à de nombreux égards, leurs croyances rejoignent le mode de pensée de nombreux Occidentaux actuels : athées, matérialistes, et en recherche de plaisir avant tout.

Les Chārvāka ne croient pas en la réincarnation ; ils pensent que nous n'avons qu'une seule vie, ce qui explique que leur but ne soit pas mokṣa. Cela pose une question : faut-il croire à la réincarnation pour s'engager sur la voie du yoga ? Si mokṣa signifie la reconnaissance de notre nature, c'est possible. Si c'est l'extinction du karma pour mieux vivre socialement, avec une certaine tranquillité d'esprit, pourquoi pas. Mais si mokṣa, dans le sens le plus courant, signifie sortie du cycle, cela suppose une adhésion à la croyance en la réincarnation. C'est juste une petite piste de réflexion annexe :)

L'importance de l'environnement sur kāma

Le désir est, au sens où nous l'entendons, une promesse de souffrance : il y a l'objet du désir, le besoin de consommer ce désir (objet, personne, situation…), et le soulagement attendu de la consommation de cet objet.

La frustration est intense si le but n'est pas atteint, et l'ennui guette une fois le désir satisfait, car l'essence du désir humain tel que nous le concevons dans une société de consommation est insatiable. Lorsqu'un désir est satisfait, un autre le remplace assez rapidement.

Nous pensons qu'en obtenant telle chose, nous améliorerons notre condition. Peut-être, et dans certains cas où il est question de besoins plus que de désirs, c'est même vital. Mais lorsque nous n'avons pas conscience de ce mécanisme, le risque est de cocher toutes les cases pour se retrouver dans une frénésie d'action qui ne nous apporte qu'une satisfaction très éphémère : enchaîner la satisfaction des désirs sans en retirer de joie. Kāma : est-ce le désir, le plaisir, ou les deux ?

Si dharma est bien établi, la satisfaction vient de cet accomplissement, celui de suivre ce qui est juste, de se conformer à son dharma. Même si la tâche est ingrate, s'appliquer à remplir son rôle du mieux possible : voici ce que propose une vision de la société où la naissance détermine la vie, et où, faute de pouvoir s'extraire de cette condition, il faut s'en satisfaire et s'appliquer à lui donner du sens. On donne donc du sens, d'une certaine manière. Ce n'est pas que le sens préexiste, ni qu'il soit simplement donné : c'est les deux. Il y a un sens donné, et dans l'accomplissement de ce devoir, on recherche une forme d'épanouissement, de contentement, de satisfaction, de paix.

L'obéissance et la résignation sont alors vues comme des qualités, pensons à l'histoire de Naciketas, qui fait fi de ses préférences personnelles et accomplit ce qu'il croit être son rôle, sur ordre de son père, fût-ce en mourant ; cet acte est vu comme le signe d'une très grande sagesse. Dans le monde actuel, cela reviendrait à dire qu'il ne sert à rien de défendre ses droits, qu'il faut accepter ce qui vient. Cela ne fonctionne bien sûr que si l'on évolue dans un système juste ; sinon, ce concept de dharma sera évidemment instrumentalisé par les personnes en quête de pouvoir et de privilèges.

Un point sur le Kāma Sūtra

Cet été, une belle édition du Kāma Sūtra trônait sur mon bureau. C'est ce sur quoi j'ai travaillé pour être en mesure d'écrire le livre dont je vous parlais, et aussi pour la préparation de cet épisode de podcast ce qui ne manque pas de générer, chez les personnes qui me rendent visite et qui n'ont pas lu ledit ouvrage, quelques ricanements.

Je dois dire que la lecture en est loin d'être amusante : il s'agit surtout d'un tas de règles à suivre et de classifications dont seuls les anciens textes indiens ont le secret, une somme de pages assez rébarbatives, heureusement éclairées par les commentaires. J'y ai trouvé de nombreuses informations intéressantes pour comprendre comment kāma s'articulait avec les autres piliers de l'existence humaine, mais je n'ai pas trouvé cela très émoustillant : on est loin des recueils érotiques illustrés que l'immense majorité des gens nomment Kāma Sūtra !

Ceux qui s'attendent à un ouvrage érotique seront déçus : on y trouve surtout beaucoup de règles, de normes, de classifications.

Pour avoir le loisir de se consacrer aux plaisirs, il est nécessaire d'évoluer dans une société bien ordonnée, où le dharma est respecté, où rien ne manque, où chacun se sent en sécurité, donc où artha est bien établi. La pauvreté n'est pas ici une vertu, bien au contraire.

Comme la plupart des traités, le Kāma Sūtra se lit de préférence accompagné de commentaires, notamment le Jayamaṅgalā de Yaśodhara, que nous utiliserons ici. Il est intéressant de noter que le texte est vivant, et que le dernier commentaire en date, également traduit par Alain Daniélou, est celui, en langue hindie, de Devadatta Śāstrī. Comme tous les traités, le Kāma Sūtra ne s'adresse pas à tout le monde : il est plutôt orienté vers les personnes aisées, ayant accès aux milieux artistiques et culturels.

Les commentaires successifs, faits à des époques différentes, donnent une bonne idée de l'évolution des mœurs : d'après Alain Daniélou, ce n'est que dans le commentaire le plus récent que l'on évoque la satī, par exemple.

Conclusion : la peur du désir et du plaisir

On dit facilement que la religion a joué, en Occident, un rôle dans la condamnation du plaisir. C'est vrai, je ne vais pas débattre ici du bien-fondé des différents monothéismes, mais je trouve intéressant d'observer nos mécanismes actuels face au plaisir.

Plusieurs dynamiques coexistent ; j'en note quatre principales, qui sont toutes des fuites. La rapidité et la consommation, d'abord : on court d'une action à l'autre, d'une stimulation à l'autre, et c'est alors l'intensité d'une expérience et la multiplication des stimuli qui importent, non leur nature, leur profondeur ou leur sens. L'optimisation de soi, ensuite, où le désir est vu comme une perte de temps, quelque chose qui nous détourne de la meilleure version de nous-mêmes, de nos objectifs. Un désir qui devient une quête de performance, aussi : on ne désire plus vraiment pour soi, mais pour montrer au monde. Enfin, dans les milieux dits spirituels, je note une autre tendance : un plaisir valorisé, mais qui devient lui-même un problème, je n'ai pas assez de désir, ou mon désir n'est pas assez pur, pas assez bon, pas assez apte à me faire parvenir à une forme de transcendance… Bref, sous couvert de libération, une nouvelle forme d'injonction nous pousse à désirer de telle manière et à expérimenter le plaisir de telle façon.