Nous poursuivons notre enquête sur le sens de la vie, nous avons vu que le terme puruṣārtha avait longtemps été traduit par « les 4 buts de l’existence humaine » mais qu’une traduction telle que « ce qui est bénéfique » serait certainement plus juste.
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Nous avons questionné le rôle de dharma, littéralement « ce qui soutient », dans cet ensemble de quatre termes que nous choisissons ici de relier et de voir non pas comme des concepts isolés mais comme un tout cohérent proposant une sorte de carte à suivre pour mener une vie qui a du sens.
Nous avons enfin évoqué la perte de sens, régulièrement qualifiée de « fléau moderne » mais qui n’est finalement pas si nouvelle car les grands textes du yoga évoquent bien cela et donnent des réponses parfois étonnantes à ceux qui cherchent désespérément comment retrouver goût à la vie. Aujourd’hui nous allons nous pencher sur un mot sanskrit qui se prête à de nombreux jeux de mots, il s’agit d’artha. Si vous suivez un minimum, vous notez que le terme puruṣārtha contient lui-même le mot artha et qu’artha fait partie de l’un des 4 piliers que l’humain est censé construire pour mener une vie heureuse, pour développer au cours de cette existence ce qui est bénéfique pour lui.
Étymologie du terme artha
Promis ce ne sera pas long, et c’est assez intéressant, éclairant et vraiment indispensable pour la suite de nous attarder sur le sens.
Artha est polysémique, parmi les quelques sens qui lui sont attribués on trouve : but, cause, intention, sens, objet, récompense, utilité, intérêt, possession, propriété, richesse, avantage, pouvoir.
Il y en a d’autres, hein, mais je ne vais pas vous lire le dictionnaire, on a vu l’essentiel. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut répartir ces sens en deux grandes catégories : tout ce qui est lié au sens, au but, à la cause (entre but et cause on a quand même cette éternelle question de l’œuf et de la poule), et tout ce qui est lié à des avantages sociaux ou matériels, déjà le terme avantage lui-même et pouvoir, richesse, propriété.
Dans le terme puruṣārtha, la question de la traduction se pose : beaucoup de traducteurs ont retenu le terme de « sens », et depuis peu, avec une analyse grammaticale rigoureuse, le chercheur Patrick Olivelle nous a montré qu’il était certainement plus judicieux d’opter pour « ce qui est avantageux, bénéfique ».
Ensuite, au sein de ces puruṣārtha, nous trouvons artha qui pris dans ce sens est souvent traduit par richesse.
Personnellement, après avoir ingurgité un certain nombre d’ouvrages et d’articles sur le sujet, je pense aujourd’hui qu’il serait bon d’élargir à tous les avantages que l’on peut recevoir, qu’il s’agisse de biens matériels ou d’avantages relatifs à notre statut social, à notre influence, à notre pouvoir, et peut-être même aller jusqu’à considérer la santé comme faisant partie d’artha si on considère qu’artha regroupe tout ce qui nous est donné pour avoir la capacité d’œuvrer dans ce monde. Mais ici je prends des pincettes, c’est un élargissement qui est très personnel.
Les puruṣārtha, une vision qui s’inscrit obligatoirement dans une société
Il est important de préciser que le système des puruṣārtha est obligatoirement relié à une vie mondaine, pour un renonçant ou un ermite il n’est pas nécessaire de s’y conformer. D’autres systèmes pourront convenir à celui qui souhaite s’extraire du monde, et c’est une manière de mener son existence qui est aussi valable et décrite dans l’Inde ancienne et je pense dans la plupart des traditions.
Poursuivre les 4 puruṣārtha n’a de sens que pour celui qui embrasse le monde et la vie sociale, qui se crée une place au sein de son village, qui plonge au cœur de la fourmilière. Et pour exister là-dedans, aujourd’hui comme il y a 1000, 2000 ou 3000 ans, il faut être en mesure de subvenir à ses besoins.
Pour celui qui vit loin de ses semblables ou qui a choisi de ne pas jouer le jeu de la société, d’autres règles s’appliqueront. Je vois les puruṣārtha comme les règles du jeu. On peut choisir de ne pas jouer, de passer son tour indéfiniment. On peut choisir de jouer à un autre jeu, et dans ce cas d’autres règles s’appliqueront.
Artha, caste et genre
Il faut bien remettre dans le contexte, les premières mentions du terme puruṣārtha comme d’un système cohérent datent, c’est imprécis mais certainement autour du IIIᵉ siècle. Ça ne veut pas dire que ça n’existait pas avant, on avait d’ailleurs avant cela un autre système nommé trivarga, littéralement « le groupe des 3 » dans lequel mokṣa (libération) n’apparaissait pas, mais gardons cela pour plus tard.
Donc la société indienne, à laquelle s’appliquait ce système des puruṣārtha, était très hiérarchisée, découpée en castes, enfin ce que nous appelons castes aujourd’hui, en tout cas des groupes d’individus séparés suivant leur profession et leur naissance. Chaque groupe a son dharma, nous l’avons vu, c’est ce que l’on appelle dharma personnel, pas du tout un dharma que l’individu se serait choisi comme on le lit parfois mais un dharma qui correspond à ses particularités, et notamment sa caste. Chacun a son dharma, donc, et chacun a son artha aussi !
Le brāhmaṇa suit des règles strictes concernant les façons de s’enrichir, en règle générale (des dérogations existent toujours !) l’enseignement ne peut pas être vendu. Cela ne signifie pas que celui qui enseigne ne doit rien recevoir, mais c’est en principe un don, non une somme convenue d’avance. Ce don est versé à la fin des études du disciple, en général, et non au début. Il est effectué suivant les moyens du disciple, donc on est assez loin de la logique marchande que nous connaissons aujourd’hui.
Le guerrier à l’inverse se doit de développer artha au maximum, sa capacité à se conformer à son dharma en dépend ! Sans terre, sans richesse, sans armée, sans prestige, sans influence… Comment défendre les siens ? Pour lui artha est donc essentiel.
Pour les commerçants évidemment artha est aussi bien présent.
Ensuite pour les śūdra, c’est toujours beaucoup plus souple, la dernière des castes est peu enviable car elle a bien souvent subi l’oppression des trois castes supérieures, mais elle a aussi davantage de latitude pour beaucoup de choses. On raconte, je ne sais pas si c’est vrai, qu’un śūdra qui maudit quelqu’un lui souhaite de renaître comme brahmane car ainsi sa vie sera régie par de très nombreuses obligations. Il est possible de s’enrichir pour tous à condition de respecter son dharma.
Un petit mot sur les femmes, qui sont toujours laissées pour compte dans cette histoire. Pour les besoins de cette série j’ai lu, et je m’en serais bien passée, croyez-moi, l’intégralité des lois de Manu. C’est absolument atroce au niveau de la considération de la femme, on comprend qu’elles ont elles aussi des prescriptions particulières quant à la manière d’intégrer les puruṣārtha dans leur vie.
Pour faire simple, elles n’ont que dharma à suivre. Obéir au père, puis obéir à l’époux, suivre le dharma de l’excellente épouse, donc il n’est pas question d’enrichissement, enfin elle peut apporter ses richesses, mais elle n’a pas vocation à poursuivre artha dans le sens de richesse. Ensuite dans les textes plus récents les choses ont été reprises différemment, il était possible pour une femme de s’enrichir, voire de s’affranchir de la tutelle masculine dans certains cas. On a même trouvé des femmes reines, mais disons que ce n’est pas la règle. On a trouvé plus tard des femmes mystiques aussi, mais là encore ce sont des exceptions.
Pour résumer après ces quelques digressions, comme pour le dharma, la place accordée à artha, qu’il s’agisse de biens matériels ou de tous les avantages relatifs au positionnement social, va dépendre du svadharma, donc des conditions qui s’imposent à nous telles que le lieu de naissance, la famille, la profession et la caste des parents, et notre genre.
Les sages sont-ils toujours pauvres ?
Nous abordons aujourd’hui un sujet sensible, celui de la richesse. Il semble que les philosophes, les sages, les religieux… ont bien souvent une affinité avec la sobriété, voire la pauvreté. La poursuite des richesses est vue comme une perte de temps, un divertissement qui nous écarte d’une recherche censée être plus spirituelle.
La quête de richesse est parfois opposée à la morale, comme si rechercher l’enrichissement entrait obligatoirement en conflit avec une conduite vertueuse. Comme nous l’avons vu, cette vision du mauvais riche en opposition au pauvre vertueux est loin d’être la seule qui existe et qui a existé dans le monde indien.
Le « modèle économique » des renonçants est basé sur le don, et ces dons sont parfois conséquents. Ce n’est pas la pauvreté qui est érigée en vertu mais le contentement, l’absence de convoitise.
La vision dominante et les puruṣārtha
Il est impossible de parler de la tradition indienne comme d’une voie unique et unifiée à travers les siècles, je vais donc tenter de présenter ici la vision dominante, celle de l’hindouisme et de ses ancêtres, ce que l’on nomme sanātana dharma, le dharma éternel, avec les Veda puis les upaniṣad comme textes de référence.
Il est admis par cette vision dominante que les puruṣārtha sont hiérarchisés.
Le but ultime, c’est mokṣa, à partir du moment où ce quatrième terme est arrivé et s’est imposé avec les upaniṣad. La ligne directrice à suivre pour parvenir à mokṣa, quoi que l’on mette derrière ce terme, nous verrons plus tard que ce n’est pas évident et là encore pas unifié… c’est dharma.
Dharma c’est la boussole. La plupart des auteurs s’accordent à dire que la priorité est de suivre dharma.
Ensuite, artha peut être satisfait tant que l’on se conforme au dharma. Puis kāma, le plaisir, peut être satisfait à partir du moment où il respecte ce qu’imposent dharma et artha. Certains groupes, certaines écoles ont bien entendu adopté des classifications différentes, ou au moins un ordre de priorité différent, là je vous donne la vision la plus répandue.
Pour le commun des mortels, artha n’est donc pas diabolisé, loin de là. C’est même une vertu dans le sens où si l’on performe dans cette quête d’artha, nous sommes en meilleure posture pour accomplir pleinement notre dharma. La vie de famille occupant une certaine importance pour le chef de famille, assurer la richesse, la bonne réputation et le pouvoir de sa famille était également une manière d’en protéger tous les membres. Artha a une véritable place dans les puruṣārtha, et c’est un but qui mérite d’être poursuivi tant qu’il respecte dharma. L’homme vertueux ne recherche pas artha par avarice, appât du gain, désir de pouvoir etc. mais comme moyen lui permettant ensuite de se livrer avec davantage de liberté à l’exercice de son dharma.
Quelques exceptions et autres points de vue
J’ai tout de même envie de vous présenter deux visions différentes de la place que devrait occuper artha au sein des 4 puruṣārtha.
La première c’est celle de Kauṭilya, auteur de l’Arthaśāstra, un traité relatif à tout ce qui est artha, destiné aux dirigeants. On y parle économie, politique, stratégie, guerre. Kauṭilya était un ministre de l’empereur Candragupta, donc le texte est daté autour de 300 avant J.-C. D’autres éléments laissent cependant penser qu’il est plus tardif, autour de 300 après J.-C. Dans cette vision, artha est mis au premier plan et c’est cohérent avec le svadharma de l’empereur, du roi ou du dirigeant qui a pour mission la prospérité de celles et ceux qu’il dirige. Sans le développement d’artha, impossible pour celui dont le svadharma est de gouverner d’accomplir quoi que ce soit, il est donc logique que ce pilier devienne prioritaire.
La seconde vision décalée par rapport à la conception disons orthodoxe des puruṣārtha c’est celle des Cārvāka, adeptes d’une vision du monde matérialiste. Les Cārvāka rejettent dharma et mokṣa qui ne sont pas tangibles et qui par conséquent ne peuvent pas être au cœur du sens de l’existence. Ils mettent en avant le plaisir et pour satisfaire les désirs, il est nécessaire d’accorder une place de choix à la poursuite d’artha.
Conclusion
Ce que je trouve assez ironique dans tout ça, c’est qu’en France on a beaucoup opposé la richesse matérielle et les buts les plus élevés auxquels pourrait aspirer un humain, et en sanskrit ces deux pôles que nous avons tendance à opposer vont se regrouper sous le terme d’artha (le sens, et la richesse).
De là à dire que le sens et la richesse sont indissociables, je ne sais pas. Je pense qu’il est correct de dire qu’un minimum d’artha est nécessaire pour être en mesure de mener une vie riche de sens, d’accomplir son dharma.
Je n’ai pas dit l’opulence, mais une place qui nous convient dans cette société, et de quoi subvenir à nos besoins.
Il n’est pas question de rejet des richesses, il y a cette attitude de détachement : on prend ce qui nous est offert, mais on ne vend pas son âme au diable pour obtenir la richesse ou le pouvoir.
C’est bien là le sens du contentement.










