Comme vous le notez dans le titre, j'ai pris la liberté de traduire le terme svastika par « croix de bon augure ». Ce n'est pas la meilleure traduction, le terme est réellement intraduisible. Le svastika, c'est cette fameuse « croix gammée » tristement célèbre. C'est d'ailleurs très déroutant d'en croiser absolument partout lorsque l'on se promène en Inde, lors de mon premier voyage j'étais peut-être jeune et naïve, mais j'ai été surprise de voir que la connotation négative était bien souvent absente des esprits. Soit dit en passant, l'idéologie nazie a puisé une certaine inspiration en Inde, terre où s'est épanouie la culture aryenne. Bref...
Ce que nous allons voir dans cet article
Svastikāsana est une posture majeure
Une posture souvent citée
Svastikāsana est l'une des rares postures à figurer dans presque tous les grands textes classiques du haṭha yoga, aux côtés de padmāsana, siddhāsana ou encore vajrāsana. Notez qu'il s'agit dans ces quatre cas de postures assises. Si le yoga moderne fait la part belle aux postures acrobatiques, les pratiques les plus anciennes étaient davantage un travail sur l'esprit que sur la souplesse physique, il était seulement important d'avoir une posture propice à l'observation du mental (assise, aisée à tenir dans la durée).
Dans les cours de yoga lorsqu'une personne peine à s'asseoir en lotus (comme 99 % des gens en réalité) j'aime bien proposer des alternatives différentes de la posture en tailleur. Le tailleur, que l'on appelle sukhāsana, la posture confortable, est certes plus aisé à prendre, mais rares sont ceux qui peuvent conserver le dos droit dans la durée. Personnellement, je trouve que siddhāsana et svastikāsana sont deux excellentes postures assises qui sont trop peu connues !
Qu’est-ce que le svastika ?
Nous assimilons svastika à « croix », je pense que c'est pour cette raison que nous féminisons souvent ce mot mais en réalité en sanskrit il s'agit bien d'un nom masculin !
Le mot vient du sanskrit : su (bon, auspicieux) + asti (il est) + le suffixe -ka. Svastika signifie littéralement « ce qui est de bon augure ».
En Inde, le svastika orienté vers la droite (卐) est associé au dieu solaire Sūrya, au mouvement apparent du soleil dans l'hémisphère nord et symbolise prospérité, fortune et bon augure. Sa version miroir, parfois appelée sauvastika (卍), renvoie à la nuit, au cycle lunaire et, parfois, à des intentions moins bénéfiques. Certains affirment que, tourné vers la gauche, le svastika est un symbole sombre : c'est ce que l'histoire nous a montré, mais dans les traditions où ce symbole a été utilisé durant des millénaires, ce n'est pas une vérité établie.
Dans l'hindouisme, le svastika est tracé à l'entrée des maisons et des temples, sur la première page des registres comptables, dans les maṇḍalas rituels lors des mariages ou à la naissance d'un enfant. À Dīvālī, il est formé au sol en rangoli coloré ou avec des lampes à huile. Dans le jaïnisme, il est l'un des huit symboles de bon augure (aṣṭamaṅgala) et représente le septième tīrthaṅkara, Suparśvanātha ; ses quatre bras symbolisent les quatre états de renaissance possibles avant la libération (mokṣa).
Les sceaux de la civilisation de l'Indus retrouvés à Mohenjo-daro attestent sa présence dans le sous-continent dès 3000 av. J.-C. La trace la plus ancienne remonterait à 10 000 avant notre ère, il s'agit d'une représentation retrouvée sur le territoire ukrainien.
Le svastika est encore très présent en Inde
L'emblème du Bihar intègre deux svastikas, et Swastik ou Swastika restent des prénoms courants en Inde aujourd'hui. La bourse d'Ahmedabad l'utilise encore dans son logo. En résumé, le svastika conserve une place importante dans la vie rituelle indienne de façon quotidienne. Il renvoie à une idée de mouvement, de cycles... La vie, quoi ! On en retrouve même... chez les Aztèques, ce qui confère au svastika le titre de « symbole universel ». Je me méfie personnellement de ces appellations ainsi que de toutes les conclusions farfelues que certains en tirent, mais enfin ça mérite d'être souligné. En creusant, on se rend compte que des symboles identiques apparaissent dans les décors des bâtiments de la Rome Antique par exemple, c'est donc un motif qui n'a rien de récent.
Svastikāsana dans les textes classiques
La Haṭha Yoga Pradīpikā (XVͤ siècle) ne liste que quelques postures comme véritablement essentielles, bien moins de 84, et svastikāsana en fait partie.
Le texte la décrit ainsi (I, 19) : « Lorsque l'on a correctement inséré la plante de chaque pied entre la cuisse et le mollet (opposés), et qu'on est bien assis, le corps droit, c'est ce que l'on appelle le svastikāsana. »
Dans le Haṭha Ratnavālī, texte sur lequel je m'appuie pour vous proposer cette liste de 84 postures du haṭha yoga, svastikāsana est ainsi décrit :
« Placer correctement les deux plantes des pieds entre les cuisses et les mollets, et s'asseoir le dos droit. Telle est svastikāsana. »
Svastikāsana fait partie du top 10 des meilleures postures élues par le Haṭha Ratnavālī !
« Parmi ces āsana, dix sont considérés comme importants : svastika, gomukha, padma, vīra, siddhāsana, mayūra, kukkuṭa, bhadra, siṃhāsana et muktāsana. Parmi ceux-ci, quatre sont plus importants encore. » (III.21-22)
Dans la sélection suivante des 4, notre posture du jour s'est fait détrôner mais bon, son score demeure excellent !
C'est dans ce cadre que l'on peut comprendre la célébrissime définition de Patañjali dans les Yoga Sūtra (II, 46) : Sthira sukham āsanam, la posture est ce qui est ferme et agréable. La stabilité (sthira) et l'aisance (sukha) sont ici les seuls critères. Svastikāsana est précisément l'āsana qui incarne cette double qualité : on peut la tenir longtemps sans douleur majeure (enfin, avec un peu d'entraînement quand même !), et elle offre une assise suffisamment stable pour libérer l'attention : libre au yogi de se tourner ensuite vers le souffle et l'intériorité.
Se placer en svastikāsana
Nous débuterons assis, les deux ischions en contact avec le sol, surélevés sur une couverture si le bas du dos s'arrondit. Le bassin bascule légèrement vers l'avant pour que la colonne puisse s'ériger sans effort. Pliez la jambe gauche, placez le pied gauche dans le creux du genou droit, puis pliez la jambe droite et glissez le pied droit dans l'espace formé entre la cuisse et le mollet gauches. Les deux pieds sont ainsi insérés dans les replis des jambes opposées, c'est ce qui distingue svastikāsana de la simple posture tailleur, où les pieds restent libres sur le sol. Cette insertion crée une assise plus contenue, plus stable, et dans ce sens certainement plus adaptée aux longues sessions d'immobilité et à la pratique méditative.
Svastikāsana et sukhāsana
Sukhāsana, la posture facile, confortable, est souvent confondue avec svastikāsana et la Śiva Saṃhitā assimile d'ailleurs les deux āsana. La distinction est cependant faite dans la plupart des écoles de yoga actuelles, tout comme dans de nombreux textes : dans sukhāsana, les pieds reposent sur le sol devant les tibias tandis que dans svastikāsana, ils s'insèrent dans les creux des jambes opposées. Ce détail change la sensation et donne l'impression que la posture est davantage « tenue », sans avoir l'exigence de l'assise en lotus.
Les bienfaits de svastikāsana
Je suis déçue, il y a toujours des pouvoirs magiques promis par les textes lorsque l'on exécute assez bien et / ou assez longtemps les postures. Vu la popularité de svastikāsana j'étais sûre de trouver quelque chose dans ce sens, mais rien, pas d'immortalité, de richesse ni de jeunesse éternelle. On espère tout de même qu'en s'appelant svastikāsana, cette posture nous porte un peu chance...
Sur le plan corporel, svastikāsana aligne la colonne sans la forcer, assouplit progressivement hanches et chevilles, favorise la mobilité du diaphragme (comme toute assise droite et détendue) et réduit les tensions du bas du dos lorsque le bassin est correctement positionné. Pour le prāṇāyāma, c'est une bonne base car la gorge est dégagée, le ventre reste libre, la colonne droite, et donc le mouvement du diaphragme est possible avec une certaine amplitude.
Quelques précautions sont à prendre en cas de douleur au genou en posture assise, améliorer sa souplesse revient à gagner en ouverture et en mobilité au niveau du bassin, pas à tirer sur les genoux en espérant que ça finisse par passer... Adopter un coussin un peu plus épais à placer sous les fesses peut aider, tout comme la fixation de petites cales sous les genoux qui peuvent vraiment soulager les tensions.
Même si les textes (ou les profs !) vous disent qu'il faut rester minimum un gaṭikā (24 minutes) dans une posture pour en obtenir les effets, il est entendu que chacun va à son rythme, griller les étapes est souvent la façon la moins efficace d'avancer sur la voie du yoga.
Svastikāsana dans une séance de yoga
Svastikāsana s'intègre en ouverture de séance pour ancrer l'intention, comme assise de prāṇāyāma, comme posture de méditation principale quand padmāsana n'est pas accessible, ou en fermeture pour intégrer la pratique dans le silence. Elle peut aussi servir de point de retour vers soi entre deux postures si vous adoptez, comme bien souvent dans le haṭha yoga, des moments d'observation entre deux pratiques. Si ces moments d'assise sont fréquents dans vos séances, il est certainement judicieux de varier les assises. Et si vous ne jurez que par svastikāsana, tenez compte de la légère asymétrie de l'āsana en changeant la jambe qui est en-dessous et celle qui est au-dessus.










