Vous vous êtes déjà demandé ce qui se passe dans ces moments suspendus, entre deux pensées ou entre deux actions ? Ce fameux espace liminal, ce vide fertile où tout devient possible… C’est exactement là que je vous emmène dans cet épisode !
Au programme : réflexion, yoga, pleine conscience et un soupçon de tir à l'arc (oui, vous avez bien lu !). Si vous avez envie d’explorer ces petites zones d’ombre qui façonnent notre quotidien et de comprendre pourquoi la pause est parfois plus puissante que l’action, ce podcast est fait pour vous.

Le yogi ne s’intéresse pas autant au plein qu’au vide. Ce qui est évident, ce sur quoi on porte naturellement notre attention n’est pas la totalité de ce qui est. Peut-on voir les étoiles sans prêter attention à la noirceur du ciel ? Peut-on distinguer les feuilles des arbres s’il n’y a pas d’espace entre elles ?

Vous avez compris l’idée au niveau physique, visible. Cela s’applique à tous les sens : un morceau de musique saturé de notes ne serait pas agréable à notre oreille, il est indispensable d’intégrer des temps de silence, sans silence le son ne peut pas être attendu, mis en valeur. Et au niveau de nos perceptions, au niveau mental, c’est très subtil, mais cet espace « entre deux » ou espace liminal est également présent, observable, indispensable.

Aborder l’espace liminal via la pratique du yoga

Cours de yoga et observation de l’espace liminal

L’espace entre deux pensées ou entre deux respirations est peut-être celui où tout se passe… Expérimenter le yoga dans une séance disons classique, c’est-à-dire comprenant une pratique posturale avec des asanas, une pratique de pranayama ou maîtrise du souffle et une part de dharana, concentration, c’est s’offrir la possibilité d’entrer dans cet espace liminal à 15 ou 20 reprises. Je m’explique, et vous allez voir, cette façon d’aborder les choses va changer complètement votre façon de pratiquer le yoga, et aussi de l’enseigner si vous donnez des cours.

Pratiquer le yoga, c’est un peu comme tirer à l’arc. Quand on débute, bien sûr, on apprend à faire, puis vient le temps où vous chercherez à ressentir. Enfin, peut-être, le temps où les questions se dissolvent et où la seule présence nous envahit. Ces phases peuvent être traversées par les pratiquants.

Je pense que la plupart des enseignants sont conscients de ce processus et vous accompagneront quelle que soit la phase que vous expérimentez en ce moment. Je ne vois pas cela comme une échelle ou une progression linéaire, plutôt comme des possibilités, et à chaque moment de la journée, du mois, de la vie… Une possibilité différente s’exprime. Alors oui, au départ, il y a cette vision d’échelle : il faut commencer par apprendre à bien faire pour avoir une chance de ressentir, mais par la suite, le simple fait de faire, même si c’est une journée où nous sommes peu connectés au ressenti, peut être une expérience enrichissante. Bref, je m’égare…

Donc pourquoi le yoga c’est comme le tir à l’arc ? On prend un temps pour bander l’arc et viser la cible, bien se placer, fixer un objectif, travailler sa posture, son souffle et sa concentration… Mais rien ne se passe tant qu’on n’a pas lâché la flèche. C’est vraiment parlant comme image, je trouve. Alors, lorsque vous êtes dans votre séance de yoga à vouloir enchaîner 10 000 postures sans jamais vous accorder le moindre temps d’intériorité, pensez au tir à l’arc et à l’archer qui passerait son temps à bander un arc sans jamais tirer de flèche. C’est d’ailleurs un point que j’ai beaucoup de mal à transmettre. Aujourd’hui, je donne peu de cours, mais je note toujours la même chose, quels que soient les groupes, les niveaux, l’âge, etc. Il est difficile de proposer de vrais temps d’intériorité. Donc je milite aujourd’hui dans ce podcast pour le retour des espaces de vide, de présence. Bien sûr, on évolue dans un monde qui n’encourage pas cela, les yogis forment donc un genre de résistance face au toujours plus, au toujours plus vite : ils sont les héros qui s’accordent ces espaces, ceux qui n’ont pas peur de l’espace liminal.

Espace liminal et lien au corps

Revenons à notre concept d’espace liminal. Donc dans un cours, ce serait le temps entre deux postures, ces quelques secondes ou minutes où l’on peut sentir le corps se relâcher, la respiration se modifier, où l’on accueille toutes les modifications dans le corps.

Il n’est pas nécessaire de juger ou de commenter, seulement de rester au plus près de ces sensations. On les retrouve d’ailleurs à chaque moment de la journée, il n’y a pas besoin de prendre un asana. Entre deux mouvements, entre deux positions, quand on est assis et qu’on se lève, on retrouve ce même espace, mais personne n’y prête attention. Y prêter attention, ça ne veut pas dire cesser toute activité et rester béat en s’extasiant : « Ah, c’est merveilleux ! Je me suis levé de ma chaise, je sens l’énergie divine me traverser ». Ça peut vouloir dire rester conscient des transitions d’une posture à l’autre, d’un lieu à l’autre, du déséquilibre entre deux pas… Ces espaces liminaux se retrouvent dans chaque acte de notre vie quotidienne.

Espace liminal et lien au souffle

Ensuite, il y a un espace liminal que j’aime explorer, c’est celui du souffle. Pour les yogis les plus motivés, je vous invite à relire quelques stances du Vijnana Bhairava Tantra, le « Tantra de la reconnaissance de soi », où le pratiquant est invité à observer son souffle, l’inspiration et l’expiration, mais aussi les espaces entre deux. Je trouve cette expérience vraiment intéressante parce qu’elle paraît simpliste à quelqu’un qui n’a jamais essayé et étonnamment difficile à ceux qui ont testé.

Ce qui se passe assez naturellement, c’est qu’on a tendance à prendre le contrôle. Il est difficile pour quelqu’un qui n’est pas entrainé d’observer la respiration, donc d’être uniquement spectateur, sans intervenir sur le rythme ou la manière de respirer. Pour parvenir à se centrer sur l’espace liminal entre inspiration et expiration (ou entre expiration et inspiration), il est donc nécessaire d’avoir « trouvé » cet état méditatif dans lequel la présence est bien établie, mais où les tensions inutiles et la volonté de « saisir » s’est dissipée.

Espace liminal et lien au mental

Nous avons donc vu l’espace liminal entre les postures, puis entre les souffles. On retrouve la même chose entre les pensées, et là aussi, c’est très intéressant. Je le dis souvent, « méditer », ça ne veut pas dire grand-chose. On peut exercer sa concentration et cultiver un état de présence, c’est généralement ce que l’on fait chez soi ou en cours de yoga. Je trouve que c’est important d’expliciter ça parce qu’il y a beaucoup de personnes qui disent « je ne sais pas méditer » ou « c’est encore un truc barré » alors que si on prend le temps de poser des mots simples, ça rend de suite la pratique plus familière et plus accessible.

Donc on peut « méditer », vous m’excuserez pour le raccourci, en se concentrant sur les pensées. Mais on peut aussi le faire en observant l’espace entre deux pensées. Comme pour l’observation de l’espace entre inspiration et expiration, c’est quelque chose de très inhabituel, c’est vraiment très drôle à faire, le mental n’est pas du tout habitué à ça. Il veut du bruit, du mouvement, des pensées qui le nourrissent, il n'observe jamais le vide, le rien.

Espace liminal et potentiel de changement

L’espace liminal, c’est aussi un espace d’inconfort. C’est une petite phase où l’on est en équilibre sans savoir où se posera notre prochain pas. C’est la salle d’attente, l’aéroport, la gare de campagne, la station de métro et ce foutu métro qui n’arrive jamais. C’est le trajet, l’attente, et tout ce que cela comporte d’incertitude. Ces espaces, qu’ils soient physiques ou temporels, nous avons tous tendance à les fuir, car ils semblent inutiles et ils ne sont pas agréables, en plus d’être flous, vagues, imprévisibles.

Conquérir de nouveaux territoires

La proposition du yoga, c’est de se connaître et de connaître le monde, d’embrasser ce qui est. En fonction des approches, des écoles, cette définition peut changer évidemment. Certains seront plus centrés sur l’ascèse et le retrait du monde, mais nous en sommes au 39e podcast. Si vous me suivez, vous savez que ce n’est pas mon approche. J’ai suivi des enseignements tantriques, c’est-à-dire issus de courants de yoga où on ne distingue pas le sacré du profane, où chaque instant et chaque expérience de vie peuvent être porteurs de graines de conscience, de connaissance.

Dans cette vision, on cherche à embrasser les expériences, et donc à étreindre l’espace liminal au lieu de le fuir ou de prier pour qu’il passe plus vite. C’est très difficile, mais comme beaucoup de choses qui ne sont pas aisées, c’est aussi très instructif. Je vous donne ici quelques pistes concrètes.

Deux exemples du quotidien

Le premier espace liminal auquel je pense, c’est celui qui est à la fois physique et temporel. Nous y sommes confrontés au quotidien. C’est la file d’attente dans un magasin, la gare, la salle d’attente. Ces lieux ne sont pas vraiment prévus pour être agréables et confortables (sauf peut-être la salle d’attente), car ils ne sont que des zones de transition, de passage. Et ils sont aussi vus comme inconfortables ou inutiles mentalement, voire émotionnellement. Personne n’a attendu toute la journée avec impatience de faire la queue au supermarché, mais peut-être avez-vous anticipé la préparation d’un bon repas. Le problème, finalement, et c’est ce que nous avions évoqué dans le dernier podcast De l’idée à l’action, c’est que nous sommes tournés vers le but et que nous oublions de vivre les étapes du chemin qui nous y conduit. Tout est une question de perception, de programmation émotionnelle. Quand j’étais petite, j’adorais aller au supermarché avec ma grand-mère parce qu’on discutait de plein de trucs et qu’on était tranquilles toutes les deux. J’adorais le trajet super moche pour aller à l’école, en particulier les cités bien bétonnées, parce que j’avais associé à ce lieu des moments agréables avec ma famille ou mes amis. Une fois adulte, je n’ai pas la même vision des choses. Je les vois de façon plus utilitaire, mon émotionnelle. Je ne me laisse pas aussi facilement baigner par les ambiances des lieux ou des moments, le mental tourne à plein régime, je suis centrée sur le but.

Le deuxième espace auquel je songe, c’est celui de l’attente. On attend une réponse, une nouvelle… C’est vraiment un espace très inconfortable qui est mental, mais qui peut aller jusqu’à nous paralyser. Je suis sûre que vous avez déjà été incapable de faire quoi que ce soit en restant centré durant une journée entière parce que vous attendiez une nouvelle importante. Je ne suis pas en train de dire que ce n’est pas normal, qu’on devrait faire autrement… Mais parfois, il serait intéressant justement de regarder de très près l’espace liminal et ce qu’il nous fait, comment il nous impacte. Prendre quelques minutes déjà pour reconnaître cet espace, observer les sensations physiques qui sont reliées, disons, à notre attente puisque c’est l’exemple que j’ai pris ici. Et puis essayer de sentir pourquoi ces sensations, quelles émotions permettent-elles de mettre à jour ? Et enfin, pour les personnes qui le souhaitent, ce n'est pas toujours possible, notamment si l’attente est extrêmement douloureuse, si on attend une nouvelle que l’on pense mauvaise… Si cela est possible, simplement se plonger dans la sensation. Parfois, le simple fait de faire cela modifie la qualité de notre inconfort. En laissant ces sensations et émotions exister, elles se sont plus bloquées, restreintes. C’est comme si l’on a un invité chez soi : si on le laisse debout pendant 3 heures sans lui proposer de boire un verre ou d’enlever son manteau, il ne se sentira pas à l’aise. Si on prend le temps de l’accueillir, ça se passe mieux.

Voir au-delà des formes

Voilà ce que je voulais évoquer avec vous aujourd’hui, vous proposer cette autre façon d’appréhender le quotidien, en regardant d’une certaine façon l’envers du décor, en décalant légèrement notre point de vue. Il y a une chose qui est importante, je trouve, c’est de prendre conscience que les espaces liminaux ne sont pas identiques en fonction des personnes. Pour certains, accros au travail, l’espace liminal entre deux projets pros sera le temps des vacances. Pour d’autres, que leur travail insupporte, ces longues heures au bureau seront l’espace liminal qui relie une période de repos à une autre. Je vous invite vraiment à vous approprier ce concept d’espace liminal, à y réfléchir parce que dans ce podcast, je n’ai vraiment fait qu’effleurer le sujet, et aussi à voir comment cela se traduit concrètement dans votre quotidien, car rien ne vaut l’expérience.