Cet article est paru dans la revue Infos Yoga n°147 (mai-juin 2024) 

Je note que certains pratiquants en oublient parfois de vivre, dans une confusion totale entre la méthode et le but. Tout comme il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger, peut-on affirmer que la méditation est ce qui permet une vie consciente mais qu’une vie dédiée uniquement à la pratique est inutile ?

Entre méditer et vivre, faut-il choisir ?

Je ne le crois pas, pour beaucoup, et notamment les personnes qui ont pu entrer dans les ordres de n’importe quelle religion, la pratique est le chemin, le but se laisse parfois oublier. Si la joie profonde libérée par la pratique est ce qu’il y a de plus beau dans la vie d’une personne, il est évident qu’une vie de contemplation est la meilleure option.

Pour le commun des mortels, ce n’est pas la voie choisie. Il reste la charge et l’exaltation de la vie mondaine, source de délicieuses agitations et de douloureusement terribles incertitudes. Si dans la difficulté beaucoup troqueraient leur vie trépidante et remplie d’attachement pour un quotidien monastique, combien d’entre nous le pensent également au cœur d’un pic de joie ?

La méditation peut être vue comme austère, exigeante, mais est-ce notre prisme occidental qui nous faite penser ainsi ? Ne nous trompons-nous pas sur ce qu’est la méditation ?

méditer au quotidien

Quand je propose de "méditer dans sa cuisine", ce n'est pas y installer sa salle de pratique ! C'est une manière d'inviter chacun à laisser des espaces vacants au fil des journées.

La méditation est une qualité, la concentration est une technique

Le but final de tout cela, yoga, méditation, ce à quoi bon nombre d’entre nous consacrent nos vies, quel est-il ? Le but n’est pas d’être un « bon méditant », il n’est pas de faire sa petite technique bien sagement chaque matin pendant 1, 2 ou 6 heures dans son salon. Le but, s’il y en a un autre que d’éprouver la joie à suivre ce chemin, c’est d’améliorer notre connaissance profonde de nous-mêmes et du monde.

Je vois beaucoup de pratiquants se centrer sur la technique et la discipline, s’astreindre à faire sans ressentir. Je ne dis pas que la discipline n’est pas nécessaire, bien au contraire, mais plutôt qu’elle n’est pas suffisante. C’est une qualité à cultiver, qui permet de se mettre en chemin et de persévérer et de ne pas céder aux sirènes de la nouveauté, du plus facile, du plus extraordinaire, etc. quand le chemin commence à devenir ardu. Sans ouverture, sans ressenti, que vaut toute la discipline du monde ? Si le yoga et la méditation n’étaient que des techniques, les gymnastes et les statues seraient éveillés.

C’est ce fragile équilibre qu’il nous faut cultiver. Savoir être en soi, avec une volonté sans faille et une ouverture immense. Rester sensible sans mollesse et garder la force du vira (héros) sans la transformer en dureté. Un chemin bien précaire, qui invite le yogi à se placer comme le funambule vacillant. Il parvient tout de même à parcourir la distance d’un bout à l’autre du fil en faisant de nombreux pas, chacun d’entre eux le pousse à basculer légèrement d’un côté ou de l’autre et c’est ainsi, dans une trajectoire qui n’est pas parfaitement linéaire, qu’il trouve son équilibre.

La méditation, part la plus aboutie du yoga ?

C’est une idée qui a la vie dure, si l’on considère l’ashtanga yoga de Patanjali, effectivement, dharana est certainement la dernière pratique que l’on peut faire de façon volontaire, délibérée. Pour les suivantes, l’abandon et l’ouverture sont nécessaires, on ne peut plus passer « en force ».

L’état méditatif, si l’on considère qu’il est état de samadhi, pourrait effectivement être vu comme le but ultime du yoga, le Graal qui permet d’avoir une vision juste de tous les phénomènes, une compréhension parfaite du monde. La multiplication des instants de clarté est le but de bon nombre de pratiquants, en attendant d’être en mesure de faire durer l’expérience.

Samyama, la vraie quête commence

Samyama est l’étape comprenant dharana, dhyana et samadhi, certains la voient comme la fin du chemin, si tant et qu’il soit linéaire. Pour développer sa connaissance d’un objet, ce fameux samadhi qui permet d’occuper le même espace que l’objet, samyama est la voie. Tout le savoir du monde serait donc accessible à chacun, pour peu qu’il s’adonne à une pratique sérieuse.

vivre et méditer

Voir la beauté du monde qui nous entoure, s'y plonger, ne pas céder au pessimisme ambiant... Tel pourrait être le chemin des méditants qui s'ignorent.

Il meurt lentement celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.
[…]
Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les cœurs blessés

Il meurt lentement, Martha Medeiros

Moins, c’est plus

L’utilité marginale d’un objet décroît en fonction de la quantité de cet objet que l’on possède. L’être humain est un consommateur et cherche le PLUS. On ne parle même pas de la société de consommation, mais nous cherchons toujours PLUS : d’amour, de reconnaissance, de détente, de joie, de tout ce que nous pensons être positif pour nous. Cependant, plus nous avons, moins l’intensité est forte, moins la satisfaction est grande.

La méditation est une recherche de tranquillité mentale où l’on recherche le moins : moins vite, et à terme moins de pensée, pour ne laisser s’installer qu’un état de présence. Le pranayama vise l’arrêt du souffle, ou au moins un ralentissement conséquent du nombre de respirations. La posture (assise) est une quête du moins : moins de mouvement, d’agitation, un retour vers l’immobilité. Toutes les dimensions du yoga nous amènent à goûter à ce « moins ». En un sens, nous dépassons alors notre condition d’humain, notre impulsivité, notre conditionnement à rechercher toujours plus de ceci ou cela. La sagesse du yogi est celle-ci : accepter le « moins » pour s’éveiller à une expérience au-delà des mots, qui n’est pas nécessairement « plus », mais qui a un goût de vérité, celui de la conscience.

La pratique est simple : ramener ses 6 sens en un point, cultiver la présence, le recul, l’immobilité, l’état de spectateur. Il n’est pas nécessaire d’être assis en lotus devant un bâtonnet d’encens pour s’entraîner à cette présence qui, dans le monde actuel où l’hyperstimulation sensorielle est la règle, est difficile à maintenir. C’est un exercice qui peut rendre chaque instant un peu plus beau.
Cette simplicité est justement ce qui rebute : comment faire face à l’ennui, au manque de stimulation, au vide, à Soi ?

Présence et ennui

méditer tous les jours

Le plus difficile est peut-être d'apprivoiser le vide, d'en faire un ami, de prendre ou reprendre cette habitude de ne pas faire de chaque espace libre un trou à combler.

Lorsque j’amène la pratique de la concentration et que je parle de méditation dans les cours de yoga destinés aux débutants, je me rends compte que le principal obstacle rencontré est l’ennui. Nos sens sont tellement sollicités que les mettre au repos ou simplement réduire le nombre de stimuli est une véritable souffrance pour certaines personnes qui semblent dépendantes de ce bombardement sensoriel permanent.

Que faire ?

S’extraire de la société, renoncer à nos obligations, revoir drastiquement nos modes de vie ?
Ou bien jouer le jeu social au mépris de ses besoins, parce qu’il faut bien avancer, parce qu’il constitue notre seul modèle, par loyauté familiale, parce que le monde entier nous renvoie une image peu flatteuse si nous ne tenons pas sa cadence infernale ?
Comment réconcilier ces deux tendances qui paraissent radicalement opposées ?

Accepter l’imperfection

Sauf rare cas, le changement se fera progressivement :
Laisser de côté nos idéaux de perfection est une première étape. L’image du yogi, du méditant, du sage que nous avons est limitante. Elle peut mener à plusieurs écueils : chercher à se conformer à cet idéal, rejeter les personnes qui ne correspondent pas à cette image et suivre des personnes qui ont l’apparence et non le cœur du sage...

Savoir ce que l’on veut et distinguer le besoin fondamental (connaissance, présence) de la manifestation (une pratique précise, une technique). Cela revient également à développer une vision au-delà des apparences et de certains conditionnements ou croyances qui, pour être dépassés, doivent être révélés.

Rester connecté à ses ressentis et pas à des injonctions (tel maître a dit qu’il fallait faire ça et je culpabilise de ne pas y parvenir) sans perdre de vue la direction. C’est ce fameux travail d’équilibriste que nous avons déjà évoqué, celui qui oscille entre discipline et ouverture. La conviction que toute pratique délibérée nous approche de la conscience, que l’on va forcément dans le bon sens, sauf si l’on s’arrête, est libératrice.

Un attachement à la complexité

Ce qui entrave la pratique, en plus de cette difficulté à mettre nos sens au repos, c’est notre goût pour la difficulté. Au fond c’est un peu la même chose, cet attrait nous amène à penser, comme le disent les Shadocks, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Comme si la simplicité ne pouvait pas nous amener aussi loin, comme si le niveau de complexité d’une pratique ou d’un enseignement était un gage de qualité, d’efficacité, le label tant attendu « éveil garanti ».

En réalité, toutes les techniques se résument à deux étapes simples : concentration (ramener les sens en un point) et ouverture (présence détendue). S’il existe des millions de techniques différentes, c’est pour que chacun trouve celle qui fonctionne le mieux… Je vois des personnes s’échiner à méditer en assise alors qu’elles débordent d’agitation. Dans un premier temps une approche intégrant le mouvement serait peut-être plus adaptée, au moins pour dissiper cette agitation, car comment centrer le mental si le corps est agité, si le système nerveux est en incapacité de se mettre au repos ? Voilà un exemple d’attachement à la méthode lorsque l’on a perdu de vue l’essentiel.

Une vision productiviste de la méditation

Actuellement, la méditation (on parle souvent de vagues relaxations guidées, d’ailleurs, plus que de méditation…) est vue comme un outil au service de la productivité, d’un bien-être permettant de mieux « fonctionner » dans le monde, du « développement personnel »…
On s’en sert pour se déconnecter de soi, pour soulager les maux du quotidien qui ne sont que des cris d’alarme annonçant que manifestement, quelque chose ne va pas. Alors que ce savoir pourrait être mis au service d’une connexion réelle, profonde, authentique à ce que nous sommes.

méditation montagnes

Le stéréotype du méditant... Nul besoin de se convertir au bouddhisme et de partir dans les montagnes. Le défi, c'est justement de ménager des espaces pour la pratique méditative dans le monde actuel.

Méditer, qu’est-ce que c’est ?

Le grand public se représente le méditant comme un homme, la cinquantaine, enveloppé dans un drap orange ou blanc, le crâne rasé. Même si nous n’en sommes pas là, cette imagerie populaire a la vie dure et nous avons tous fixé dans notre mental, souvent à notre insu, une image de ce qu’est ou de ce que n’est pas une personne qui expérimente l’état de méditation.

Un premier « travail » pour avancer sur cette voie serait certainement de questionner cette image, et de la déconstruire si elle devient limitante. Comme l’humain ne se satisfait pas du vide, conserver un idéal peut-être nécessaire, tant que nous restons conscients du fait que le plan de l’idéal et le plan humain ne sont pas les mêmes.

La perfection n’est pas de ce monde, c’est bien connu… Et c’est d’ailleurs cette quête impossible qui nous détruit, poussant à traquer le moindre défaut dans chaque chose ou personne, indépendamment de sa qualité. Ensuite, cultiver un certain équilibre. Chaque fois que l’on chute, utiliser la force de la conscience pour se redresser et la puissance de la foi pour repartir.