Le terme tantra lui-même prête à confusion. Souvent traduite par « trame », certains chercheurs remettent aujourd’hui cette étymologie en cause pour lui préférer le sens de « livre ». C’est d’ailleurs à cet ensemble de textes que nous appelons les Tantras que font référence les différentes traditions et écoles qui se réclament du tantrisme !
Ce que nous allons voir dans cet article
La définition du tantra
Il est difficile d’en délimiter les contours. Est-ce une religion, un système de pensée, une pratique ? Le tantrisme a quelque chose d’insaisissable et paradoxalement, on nous sert aujourd’hui ce mot à toutes les sauces, bien souvent indigestes.
Centré sur l’expérience, il échappe aux définitions et dans sa pratique même, l’usage des mots est considéré comme imparfait : le sens véhiculé par un ensemble de lettres n’est pas suffisant pour retranscrire une parcelle de la réalité. Hors de l’expérience directe, rien ne compte.
Sans nier l’utilité du langage pour accomplir les actions nécessaires à notre vie, à nos interactions, à nos obligations, etc., pour entrer en contact avec une dimension intérieure, ce sera nécessairement insuffisant. Comme si le bruit des mots couvrait l’essentiel, ce silence intérieur, cette finesse dans le ressenti qui s’épanouit sans pouvoir se limiter à un sens en particulier.
Tantra, tantrisme
Revenons tout de même sur les mots. Tantra, tantrisme, quelle différence ? Le mot « tantrisme » est plus récent, il n’apparaît qu’au XIXe siècle (on note la sonorité plus « sanskrite » du mot « tantra », dont il est issu !).
Métaphysique tantrique
Même s’il est illusoire de penser avoir LA définition parfaite, nous pouvons nous accorder sur une chose : le tantra propose une métaphysique dans laquelle le couple conscience-énergie occupe une place essentielle. Il propose des pratiques, loin des dogmes et de l’intellectualisation excessive.
Toutes les pratiques teintées de tantra ont cette particularité de ne pas imposer une vision rigide de ce qui est profane ou sacré.
Ensuite, toutes les autres facettes du tantrisme pourront s’exprimer dans différents cadres : celui du sanatana dharma (ce que nous réduisons aujourd’hui au terme d’hindouisme), du bouddhisme, ou encore du jaïnisme.
Dans l’absolu, nous pourrions accoler l’adjectif « tantrique » à n’importe quoi. D’ailleurs, certains ne s’en privent pas, mais ce n’est pas toujours à propos ! Plus qu’un système de pensée figé, il s’agit d’une teinte, d’une ambiance, d’une coloration ou d’un parfum tantrique qui viendrait nuancer des systèmes religieux ou philosophiques existants.
Pratiques tantriques
Dans le yoga par exemple, mais dans le bouddhisme également, les pratiques dites tantriques se distinguent par l'utilisation de mantras (le tantrisme est parfois qualifié de mantra marga, la voie du mantra) et de pratiques d'intériorisation telles que la méditation. Le tantrisme a une symbolique qui lui est propre, et le grand danger aujourd'hui est de tout prendre au pied de la lettre ! Le langage utilisé dans les texte est dit crépusculaire, il faut avoir quelques connaissances afin de pouvoir décoder le message sacré derrière le message secret...
Le plus souvent, ces connaissances étaient transmises par les maîtres, l'utilisation du texte seul était donc exclue : sans décodeur, nul moyen d'en retirer la moindre connaissance.
Une définition du tantrisme
Je partage rarement des anecdotes personnelles, mais en voici une qui m’a marquée. Je discutais avec un Indien vivant en France depuis plusieurs années. Rien ne laissait penser que le yoga était quelque chose de familier pour lui, c’est seulement au cours d’une discussion au sujet de mon récent voyage à Varanasi que nous sommes entrés dans le vif du sujet et plus précisément des quatre sens de la vie.
Pour lui, la plupart des gens ont une recherche linéaire : la phase de l’enfance et de l’adolescence est utilisée pour comprendre les règles du monde, c’est la phase de prise de conscience de la notion de dharma. Vient ensuite la nécessité de subvenir à ses besoins, puis la possibilité d’en profiter. Finalement, une fois le devoir envers la société accompli, l’aspirant yogi peut enfin se retirer et se dévouer à sa quête. « Si on est intelligent et habile, on peut faire les 4 en même temps ».
Cette petite phrase lancée l’air de rien pourrait être une bonne définition du tantrisme.
Plonger au cœur du monde tout en restant au centre de soi-même, utiliser la totalité de son expérience de vie pour l’offrir à cette quête de sens.
D’où vient le tantra ?
Aujourd’hui, même si le tantra ne saurait se restreindre à un espace culturel et à une époque, il est vrai que la plupart des gens l’associent à l’Inde du Nord et en font remonter les prémices à la période médiévale.
Si l’on se penche sur son histoire, quelque chose de très nouveau émerge alors : la possibilité de pratiquer les rituels et d’étudier les textes sans condition de race, de caste ni de genre.
La plupart des tantrikas ne sont pas des renonçants, ou pas de façon permanente. Chacun reste libre de faire ce qu’il veut, l’ascèse peut être une étape, mais la vie en communauté des moines reclus n’est pas le terrain de jeu qui permet de se frotter au monde et d’utiliser cette friction pour observer les étincelles de conscience qui pourraient en résulter.
De là à penser que les tantrikas ne sont que des jouisseurs, s’il n’y a qu’un pas, que nous ne ferons pas. Plus qu’une jouissance débridée, il s’agit de ne pas rejeter certaines expériences tout en en glorifiant d’autres selon une hiérarchie morale arbitraire.
Le bon et le beau, portes vers la connaissance ?
Le rasa, la saveur, ne peut s’apprécier que dans la conscience. Goûter pleinement quelques gorgées de vin est infiniment plus porteur de ce rasa que d’arriver aux frontières du coma éthylique. Découvrir une intimité nouvelle et jouir de son corps comme de celui de l’autre en conscience n’est pas une sexualité frénétique et compulsive. Le tantrika est avant tout un amoureux du beau, de ce qui flatte les sens, et pour que cette beauté reste intacte, il faut l’approcher avec respect et une certaine mesure.
Bien au-delà des formes qui peuvent ravir nos sens, de ce monde tangible que nous sommes trop habitués à côtoyer pour l’éprouver pleinement, se trouve le divin.
Oui, le tantra est avant tout cette ode au divin, présent, en toute chose, racine de toute manifestation. Loin des dieux qui gravitent dans nos imaginaires monothéistes, il pourrait s’appréhender comme une essence, une force, un principe, et en-dehors de cela, rien n’existe. Voici le but de la voie du tantra.
Voir, pas seulement avec les yeux, mais connaître ce monde au-delà des formes, affiner ses sens et aiguiser sa perception, plonger dans son intériorité et dans la présence jusqu’à ce que le bruit du monde ne soit plus ce qui est mis au premier plan. Alors, dans cette étroite fenêtre de vérité, peut-être verrons-nous poindre un fin rayon de cette conscience.
Publié dans la revue Infos Yoga n°149, novembre-décembre 2024, pour le dossier Parfums tantriques, possibilité de commander en ligne












C’est vraiment enrichissant de voir comment le tantra peut s’intégrer dans notre vie quotidienne pour favoriser une connexion plus profonde avec soi-même et les autres. Merci pour cette lecture qui démystifie un sujet aussi important.
Merci pour cet article qui m’a permis de mieux comprendre ce qu’est le tantra et pour cet éclairage qui donne envie d’en savoir plus !
Merci pour cet article enrichissant !
J’ai apprécié ton explication claire de la différence entre « tantra » et « tantrisme ».
j’avoue que je ne connaissais finalement pas les bonnes définitions.