Dans la pratique du yoga, du moins dès que l’on s’aventure un peu au-delà des cours hebdomadaires que l’on pourrait qualifier de « tout public », nous nous retrouvons face à divers symboles. C’est en général un passage délicat : certains embrassent le symbole, d’autres sont amusés, d’autres encore aiment l’exotisme de ces images ou de ces sons qui sonnent comme la promesse d’une Inde mystérieuse. Et il y a tous ceux qui s’insurgent : ne serait-on pas en train de verser dans le religieux ? Sommes-nous tombés dans une secte ? Quel est le sens de tout cela ? Revient-on à l’adoration d’idoles, à des superstitions idiotes en se connectant à cet étrange symbolisme ?
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Ce que nous allons voir dans cet article
Questionner le symbolisme, sans cesse
C’est une question intéressante et qui me tient à cœur, car c’est là que je trouve que le fossé se creuse entre bon nombre d’enseignants de yoga et leurs élèves. Quand on enseigne après avoir suivi une formation longue, il est probable que nous ayons appris à lire ces symboles, que nous y ayons été exposés. Pour certains, leur utilisation a été éprouvée, et il n’est plus question simplement de théorie, mais de pratique, car là, le symbolisme a été utilisé.
Pour ma part, j’ai bien sûr été réticente à embrasser ces symboles, puis j’ai compris leur sens, de façon très mentale, jusqu’à comprendre intimement pourquoi ils étaient utilisés. Mon but ici n’est pas du tout de convaincre, car les avis changent, et je pense qu’il existe une réponse différente pour chacun. L’objectif à travers ce podcast est simplement de retracer ce cheminement de pensée et d’expérience, chemin qui a été emprunté de nombreuses fois par différentes personnes en quête de connaissance, et aussi de questionner la juste distance par rapport à ce symbolisme.
Petite précision : je crois que le symbolisme marque ce fossé qui apparaît au fil du temps entre ce que l’on pratique et ce que l’on transmet. Si j’ai pu prendre le temps d’’expliquer quelques éléments de symbolisme, de discuter à ce sujet avec certains élèves, je n’enseigne que très rarement à intégrer le symbole dans une pratique personnelle. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à voir avant cela et le risque d’interprétation erronée, d’adoration du support au lieu de cheminer vers le but est élevé. Mais nous y reviendrons au fil de ce podcast.
La supériorité du symbolisme sur les mots
Les images de divinités et les références à l’hindouisme semblent indissociables de toute pratique de yoga (je ne parle pas ici du yoga postural moderne, mais du hatha yoga qui se dit traditionnel, donc ancré dans une lignée, inspiré du tantra shivaïte). Je pense spontanément aux représentations de diverses divinités, mais le symbole peut inclure le sens donné à certaines postures, les représentations de yantra, les linga qui peuvent être disposés dans les salles de pratique ou utilisés pour les pratiques méditatives, etc.
Le yoga est-il religieux ?
Donc, si nous prenons ces symboles comme des objets d’adoration, la pratique se transforme en culte à telle ou telle divinité. C’est un peu plus subtil que cela.
Déjà, la pratique du yoga ne demande pas que l’on adhère à telle ou telle religion, et ne demande pas non plus à ce que l’on abandonne sa religion. Ça, c’est pour la théorie. En pratique, le sens de l’existence est questionné, et comme chaque religion apporte ses principes et ses réponses, je pense que la pratique du yoga peut amener à transformer la foi, ou à soulever quelques contradictions, comme nous en trouverons toujours entre deux systèmes différents.
Donc ces divinités, ce ne sont pas des entités extérieures, ce sont avant tout pour les yogi des énergies, des capacités, pourrait-on dire, qui sont présentes en nous et qu’il est possible d’éveiller.
Sortons du mode mystique et revenons à la vie quotidienne pour illustrer cela de façon plus parlante.
Par exemple, si chaque matin je me réveille en me disant que je suis une parfaite imbécile et que je n’arriverai à rien, que je me répète cela 50 fois par jour et que le soir, en me couchant, je réaffirme cette conviction, il y a de bonnes chances pour que ma vie ne soit pas des plus agréables ni des plus réussies.
Si chaque matin je fixe l’image de Ganesh, récite son mantra et me plonge dans cette énergie de force, que je me relie à ma capacité à lever les obstacles, à ouvrir les portes qui doivent l’être, que dans la journée ce mantra me revient en tête et agit comme un rappel de ces résolutions, et que le soir je me couche en remerciant Ganesh (ou cette force) pour m’avoir permis de lever quelques obstacles (même si c’est seulement avoir rempli ma déclaration d’impôts alors que je procrastine depuis des semaines), je m’engage dans une dynamique un peu plus positive, plus porteuse, et plus transformatrice.
Vous voyez donc que nous ne sommes pas dans du religieux : nous sommes dans l’efficace. Qu’est-ce qui soutient ma vie et lui permet d’être harmonieuse, agréable pour moi et pour les autres ? Qu’est-ce qui me permet de cheminer vers davantage de conscience, de tranquillité, de présence à moi-même et au monde ?
Voici donc la manière dont ce symbolisme peuvent être utilisé : ces images sont des évocations qui laissent ensuite des empreintes dans le but d’avoir une pratique qui ne se limite pas à faire quelques étirements sur un tapis en plastique deux fois par semaine, mais une pratique qui soutienne notre vie quotidienne, qui donne du sens à notre vie.
La divinité ou la représentation, quelle qu’elle soit, qui incarne ces qualités que l’on cherche à éveiller, c’est seulement un moyen de se relier à certaines de nos facettes. Il y en a qui sont très évidentes, et d’autres qui sont enfouies plus profondément. Le yoga, en proposant ce lien aux symboles, permet de réaliser cette plongée en soi pour aller chercher certains trésors, pourrait-on dire, oubliés ou qui n’ont pas encore été mis en lumière.
Passer par ces symboles et archétypes permet de sortir de l’idée et de donner une dimension matérielle, qui touche nos sens et plus seulement le mental, comme un support aux transformations que nous nous apprêtons à effectuer. Si vous vous dites « je dois agir de telle manière », c’est moins puissant que de vous relier à une représentation quelconque, divinité, yantra, symbole, etc. qui incarne les qualités qui vous permettraient d’agir naturellement de cette manière.
Notez que les asanas utilisent cette symbolique. par exemple, virasana, posture du héros, est censée permettre l'émergence et la reconnaissance de certaines qualités chez ceux qui vont la pratiquer.
Quel lien entre yoga et hindouisme ?
Dans l’absolu, nous pourrions utiliser n’importe quoi pour soutenir nos pratiques : si pour vous le courage est une qualité importante et que vous voulez être plus courageux dans votre vie quotidienne, et que vous trouvez que la pomme de terre est le meilleur symbole de cette qualité, rien ne vous empêche de vénérer le gratin dauphinois ou de faire un temple à la purée Mousseline. Mais le yoga connaît mal le culte de la pomme de terre : c’est une tradition qui est baignée d’une culture indienne, les références de la société indienne, les codes de la vie indienne ont donc été repris très naturellement. C’est un peu comme chez nous, bon nombre de personnes mangent leurs petits chocolats du calendrier de l’avent ou s’offrent des cadeaux à Noël sans être chrétiennes. Oui, la fête est chrétienne, mais l’ « utilisation » de ce symbole a été détournée, et certains vivent ce rituel de façon non religieuse. C'est peut-être l'occasion de travailler sur le maintien des liens familiaux, un rituel où l'on s'extrait du temps ordinaire et de la routine, un espace pour retrouver des proches, etc. Le prétexte de Noël est utilisé car c'est un code culturel que nous avons complètement intégré, mais la manière de vivre Noël n'est pas obligatoirement liée à la religion. On peut citer aussi le cas des écoles, même si c'est moins le cas maintenant, où même les établissements laïques organisaient des activités spécialement pour Noël.
Peut-on entrer pleinement dans une autre culture ?
Cela soulève une question qui est à mon sens bien plus importante : lorsque nous sommes issus d’une culture différente, sommes-nous aptes à embrasser ces symboles ?
Suis-je capable lorsque je vois Ganesh de ne pas voir seulement un drôle d’homme à tête d’éléphant ? Suis-je capable de relier instantanément, sincèrement, Kali à cette énergie qui tranche ce qui m’entrave, ou ai-je des difficultés à dépasser la répulsion face à ces têtes coupées ? Je crois que les véritables questions sont là, et c’est à chacun d’y répondre pour soi. Certains disent que nous ne pouvons pas embrasser cette culture trop différente, d’autres que les associations mentales et émotionnelles finiront bien par se faire. Je ne sais pas et je pense que c’est propre à chacun.
Je note simplement deux choses :
• De nombreux maîtres disent aux aspirants dévots qui viennent à leur rencontre que, si cela est possible pour eux, mieux vaut rester dans sa tradition d'origine. Parfois, ce n’est pas possible : la tradition dans laquelle nous avons été élevés nous fait horreur, ou ne fait plus sens. Nous pouvons avoir été rejeté d’un groupe, aussi. Dans ce cas, il est salutaire de changer.
• Je vois beaucoup d’Occidentaux qui tombent amoureux de l’exotisme des symboles. C’est super parce qu’ils se relient à une beauté, à une joie, à un optimisme, ils embrassent une tradition car ils sont subjugués, mais le risque dans ce cas, c’est d’adorer le symbole pour de « mauvaises » raisons, c’est-à-dire non pas pour ce qui sert notre vie spirituelle, mais parce que cela fascine, et c'est souvent une fascination qui est alimentée par le manque. Le but du yoga n'est pas d’être un parfait Indien ni un parfait hindou. Je suis désespérée quand je vois des rencontres entre profs, auxquelles je ne participe donc plus, qui ressemblent davantage à des fêtes costumées où chacun sort son plus beau sari ou sa plus belle kurta, où tout le monde sent fort les parfums indiens, on boit du chaï en s’appelant par des petits noms indiens en mangeant du dhal. Ça, c’est du folklore, c’est rigolo, c’est sympa, c’est un moment social, mais ça n’a rien à voir avec le yoga. En démontrant dans ces réunions mondaines que nous prononçons mieux les mantras que machin ou que notre maître est plus puissant que celui de bidule, on ne fait qu’entretenir cet égo, précisément celui que certains membres de ces petites réunions s’évertuent à combattre.
Symbolisme et tantrisme
Enfin, lorsque l’on pense symbole, on peut penser chakra, nadi : en un mot, corps énergétique. Pour certains, c’est une réalité au même titre que la circulation sanguine ou la respiration, pour d’autres, c’est un ramassis de conneries qui doit disparaitre purement et simplement de l’enseignement du yoga.
Une troisième voie, que j’adopte volontiers, présente cela comme une façon imagée et poétique d’explorer la réalité et nos sensations. Pour moi, la fonction de tel ou tel chakra réside dans le pouvoir de concentration que nous déployons : en nous reliant à un symbolisme précis (image, son, point du corps, qualités, etc.) nous donnons un périmètre contrôlé au mental.
Sans support, l’esprit va et vient dans tous les sens, s’agitant, sans savoir sur quoi se poser, car tout est possible. En choisissant un support tel que celui-ci, on circonscrit ce mental dans un espace limité, défini, choisi.
Encore une fois, cela ne fait pas sens pour tout le monde. C’est une proposition qui fait partie de la transmission proposée par certaines écoles de yoga, et je crois qu’il est intéressant de ne pas partir bille en tête dans un extrême ou dans un autre.
Une acceptation totale peut amener à prendre le symbole pour la réalité, alors que ce n’est qu’un moyen d’accès à la réalité. Un rejet pur et simple amène à amputer sa pratique de quelques outils, et à passer à côté de certaines portes. Mais après tout, chacun suit son chemin, ignore les portes, est libre de faire demi-tour ou de changer de voie !
Ces visualisations dans ce que l’on appelle le « corps énergétique » m’ont longtemps questionné. Et si elles étaient des véhicules permettant de nous amener vers d’autres expériences, sensations, manières de penser, visions de la réalité ? Comme tout véhicule, il n’est pas éternel, et il n’est pas utile de le vénérer. Il y a bien des gens qui portent un attachement démesuré à leur voiture, et cela peut nous sembler absurde, alors pourquoi faire la même chose avec ces outils ?
L’adoration du symbole
Je termine en tirant un dernier fil de pensée, celui de l’adoration, du culte, de la vénération.
On reprend notre exemple de véhicule, admettons que vous adorez votre superbe voiture. Même là, ce ne sera pas complètement inutile si vous parvenez à dissocier l’objet de la sensation. Le fait d’adorer nous met en joie, le fait d’aimer nous fait nous sentir vivants : je crois que la proposition, lors des cultes, est celle-ci : se relier à cette force en nous qui est sublime, qui fait ressentir une chaleur diffuse, un sentiment d’être enveloppé, protégé, que tout fait sens. Cet amour véritable semble lié à la voiture, mais le véritable travail du yogi, c’est d’être capable de cultiver ce sentiment indépendamment du support. C’est la liberté ultime, l’absence de dépendance : la joie est en nous, impossible de nous l’ôter, alors que le véhicule peut (et va) disparaître. Ce bonheur, ce sentiment, c’est la seule chose qui importe, notre bien le plus cher, le sens de toute chose, la raison de vivre.
Une utilisation intelligente du symbolisme
Le symbole reste pour moi un outil puissant : le recours aux symboles est un excellent moyen de faire ralentir le mental.
On l’invite à s’immerger dans une ambiance, dans une qualité de présence, sans passer par des mots ni par l’argumentation.
Au lieu de penser, on ressent, et ça fait du bien dans une société où nous sommes des cerveaux qui ont oublié leur appartenance à un corps.
Le yogi sait que la carte n’est pas le territoire, que la statuette n’est pas le principe divin, et d’ailleurs ce détachement est éprouvé quand, après des mois ou des années de pratique, les outils qui nous ont accompagnés dans notre sadhana sont brûlés ou immergés dans un fleuve.
Encore une petite anecdote qui me fait sourire, c’est quand en cours certaines personnes se déplacent avec tout un attirail de bibelots, il y aurait de quoi ouvrir une boutique, et donc elles sortent plaid, coussin, bougie, image du maître, quelques statuettes, un linga, une conque… Bref, ça prend la place de deux personnes. Est-ce une manière de marquer son territoire ? Un genre de toc, où on ne peut pas commencer la pratique tant que tous ces objets ne sont pas disposés d’une certaine manière tout autour de soi ?
Je pense que lorsque le symbole nous alourdit, comme dans ce cas, il est temps de questionner la place que nous lui donnons et la pertinence de son utilisation dans notre pratique, car il sera difficile de s’élever lorsque l’on se leste d’un tel poids.











