Tournons en rond pour revenir sans cesse au point de départ. Quelle est l'utilité de se presser si l'on revient sans cesse à ce point, à cet instant ?
La vision du temps en Inde est cyclique et non linéaire. Qu'est-ce que ça implique me direz-vous, le temps reste bien le temps ? Et bien ce n'est pas si simple. En partant du principe que le temps est bien une construction humaine, mentale, on comprend alors qu'il peut être appréhendé de différentes manières.
Ce que nous allons voir dans cet article
Le temps linéaire, une vision qui prédomine en Occident
Vous vous souvenez des frises chronologiques reprenant tous les grands faits historiques que l'on fabriquait à l'école pour bien visualiser les grandes périodes de l'histoire ? Et bien c'est la plus belle représentation du temps chez nous, une ligne. Je me permets de soulever une question : où commence-t-elle, où finit-elle ?
Cette vision linéaire du temps à laquelle nous avons été habitués et qui semble être la seule manière d'appréhender l'Histoire et la vie n'est pas la seule. Evidemment, c'est difficile à concevoir lorsque l'on n'a jamais été sensibilisé à autre chose. La remise en cause de cette vision linéaire peut même engendrer frustration et incompréhension tant elle est profondément inscrite en nous.
Le temps cyclique, qu’est-ce que c’est ?
Divisons le temps en cycles
Un temps où il n'y a ni commencement ni fin, où tout est un éternel recommencement. Cela ne signifie pas que les mêmes choses se reproduisent inlassablement mais plutôt que les mêmes tendances, les mêmes énergies, les mêmes cycles reviennent.
C'est facile à comprendre si l'on se place à l'échelle d'une journée : si chacune est différente, nous voyons tout de même le soleil se "lever" chaque matin et se "coucher" chaque soir. A l'échelle d'une année, nous traversons des saisons. "De moins en moins", allez-vous me dire, mais disons qu'il y a une tendance générale que l'on retrouve d'une année sur l'autre.
Grâce aux progrès scientifiques, nous sommes désormais en mesure de découvrir des cycles plus longs liés à différents éléments comme le mouvement de certaines planètes, l'activité des étoiles, etc. Par exemple, le soleil a ses cycles d'activité qui durent 11 ans.
Nous pouvons maintenant concevoir qu'il existe peut-être des cycles dont nous n'avons pas encore compris la logique... Ou qui ont une réalité symbolique plus que scientifique.
En Inde par exemple, le temps est divisé en kalpa. Un kalpa correspond à un jour dans la vie de Brahma (le créateur), soit environ 4 320 000 000 année "humaines". Chaque kalpa et chaque sous-cycle constituant les kalpa suit le même processus : création, expansion, apogée, déclin, destruction. Le temps est ensuite découpé en mahayuga et en yuga.
Les 4 yuga
La théorie des yuga est intéressante : l'humanité évoluerait suivant des cycles prédéfinis.
Durant le premier âge, le krita yuga, l'harmonie est présente et l'homme vit dans un monde bisounours en communion avec la nature et les éléments. C'est un peu le jardin d'éden, le paradis originel.
Ça se gâte ensuite à l'ère du tréta yuga où l'homme commence à (accéder au fruit de la connaissance ?) vivre plus égoïstement. La vertu est mise en danger.
Le dvapara yuga est le cycle suivant, le déclin continue jusqu'à arriver au dernier cycle, le kali yuga (le cycle actuel, paraît-il). Là, c'est la fin, une ère où la vertu et la connaissance sont complètement oubliées.
Le kali yuga, c’est la loose alors ?
Une vision un peu manichéenne me direz-vous ? Il vaudrait mieux vivre à l'âge d'or du krita yuga qu'à l'heure actuelle ? Les indiens ont tout prévu en rédigeant des textes adaptés à chacune de ces ères afin de guider ceux qui le souhaitent vers la connaissance.
Pour le kali yuga, ce sont les tantra qui sont d'actualité. On dit aussi que lorsqu'aucune difficulté ne se présente, il est difficile de progresser sur la voie spirituelle. En suivant ce raisonnement le kali yuga serait donc la meilleure période. Et n'oublions pas que la destruction est nécessaire pour laisser place à une nouvelle création…
Un autre exemple de vision cyclique : la vie humaine. Si l'on adopte la théorie de la réincarnation, on adhère parfaitement à cette vision cyclique. Tout n'est qu'un éternel recommencement. Même si l'on ne se souvient pas des vies passées et que notre nouvelle forme n'a pas grand-chose à voir avec la vie précédente, les cycles sont présents. Après tout, cet éternel recommencement n'est rien d'autre qu'un jeu de lego : les atomes se séparent puis se rassemblent, puis se séparent, puis se rassemblent… C'est peut-être ça, la réincarnation :D
Linéaire ou cyclique ?
Le temps est-il linéaire ou cyclique ? Je n'ai pas la prétention de vous apporter une réponse mais nous pouvons observer le monde dans lequel nous vivons. Tout dans la nature fonctionne de manière cyclique. Les saisons, les phases de la lune, la révolution de la terre, le déroulement des journées, etc. Notre vie est-elle cyclique ? La vieillesse serait-elle un retour en enfance ?
Peut-on adopter le temps cyclique en Occident ?
On en conclue que la vision du temps cyclique est quand même plus sympa que celle du temps linéaire. Je ne sais pas pour vous, mais moi ça me paraît plus cool. Le problème c'est qu'au niveau pro, ça peut vite poser problème…
Si j'arrive en cours en disant à mes élèves "certes, j'ai 30 minutes de retard mais la vie est un éternel recommencement, nous aurons de nouveau cours ensemble la semaine prochaine", je ne suis pas sûre qu'ils apprécient.
Nous nous heurtons à une dissonance entre la beauté d'une idée et la mise en pratique dans la vie quotidienne. Ce qui peut être vrai dans l'absolu est parfois impossible à mettre en pratique dans la vie actuelle avec toutes les contraintes liées à la société. Et le but n'est pas ici de faire une critique de cette société, le fait de vivre ensemble comporte certes quelques inconvénients mais aussi énormément d'avantages que nous prenons aujourd'hui pour acquis mais qui n'en sont pas moins extraordinaires ! Toujours est-il que pour fonctionner ensemble, nous devons avoir une vision du temps commune (ou trouver un moyen de concilier différentes visions du temps sans que cela ne perturbe l'ordre social).
Peut-on adopter une vision du temps cyclique ?
Cesser d’opposer temps cyclique et temps linéaire
La montre nous dicte nos journées, quel que soit le métier que l'on a choisi, même si c'est le métier le plus génial du monde (ne cherchez pas, c'est prof de yoga).
Objectif : réconcilier le temps cyclique et le temps linéaire. On peut garder les deux approches. Comprendre que le temps linéaire est purement fonctionnel. Qu'il n'est qu'un moyen de s'accorder avec les autres dans les projets utilitaires. Dans le même temps, on peut adopter le temps cyclique pour soi. Utiliser le temps linéaire pour la production tout en ayant conscience que le temps est cyclique, qu'il n'y a nulle part où arriver, que nous y sommes déjà.
L'approche de la physique quantique va encore plus loin en mettant en évidence l'inconsistance du temps. Le temps n'existe pas, c'est aussi simple que cela. Le temps serait donc un concept humain mais pas une réalité physique. On constate que la notion de temps et l'importance d'une gestion du temps rigoureuse varie beaucoup suivant les cultures, un fait intéressant qui fait relativiser cette importance donnée au temps en Occident.
Le culte de la productivité
Le fait de considérer le temps comme linéaire a une implication importante : le désir de progression, d'avancer.
Voyons les choses autrement. Si nous voyons le temps comme un mouvement cyclique, le fait d'avancer signifie simplement que l'on tourne en rond plus rapidement. Qui serait pressé de tourner en rond ?
Alors que si le temps est une flèche tirée vers un avenir qui n'a rien de commun avec le passé, il y a fort à parier que l'on soit attiré vers cet inconnu, vers cette "progression"… Au risque d'oublier le moment présent.
Je trouve que ce désir de progresser à tout prix, d'aller de l'avant au détriment de l'instant que l'on vit donne l'étrange impression que l'on se précipite avec impatience vers la mort.
Qu'est-ce que la fin de cette ligne si ce n'est la fin de la vie ?











Pour comprendre précisément l’action du temps, il faut examiner comment la philosophie védique perçoit ces deux dimensions temporelles :
Le temps « Muhurtha » face au temps cyclique (Kala).
Dans la pensée védique, le temps est fondamentalement cyclique. Les planètes tournent, les constellations défilent et les énergies de la nature fluctuent selon des rythmes précis (les Tithis, les Nakshatras, les Yogas et les Karanas). Le Muhurtha ne change pas le temps cyclique. Vous ne pouvez pas forcer une pleine lune (Purnima) à se produire plus tôt, ni modifier le passage d’une planète d’un signe à un autre. Le Muhurtha est l’art de la synchronisation. Au lieu de subir le cycle aveuglément, vous choisissez le moment « Panchang » où le courant cosmique est porteur pour votre action spécifique. Il faut attendre l’alignement parfait, comme un surfeur qui attend la bonne vague : la vague (le cycle) reste inchangée, mais le choix du moment détermine si vous glissez ou si vous coulez.
Lorsque vous agissez en utilisant le Muhurtha, vous ne changez pas les aiguilles de l’horloge cosmique, mais vous changez la qualité de la graine que vous plantez dans le temps. Agir à contre-courant des cycles naturels crée de la résistance. Le temps linéaire vous semble alors lourd, jalonné d’obstacles, car vous forcez le passage. Choisir le bon Muhurtha, c’est aligner l’action humaine sur la vibration du temps cyclique. Le temps ne change pas de vitesse, mais la perception que vous en avez devient fluide, harmonieuse, et le futur de cette action est modifié.
Le Muhurtha face au temps linéaire (karma)
Le temps linéaire, tel que nous le percevons au quotidien (passé, présent, futur), est le théâtre du déroulement de notre karma. C’est la ligne droite où une cause entraîne une conséquence. C’est ici que le Muhurtha (choix du moment le plus propice) a un impact direct de « modification ». En semant une graine (une action) à un instant T hautement bénéfique, vous injectez une qualité d’énergie supérieure dans la ligne temporelle de cette action. Si l’action globale, l’optimisation des fruits (phala), est soumise au temps linéaire, le Muhurtha permet de modifier la qualité des résultats futurs. Il aide à contourner les obstacles prévisibles et à maximiser le potentiel de réussite d’un projet sur sa ligne de vie linéaire (comme un mariage, l’achat d’un bien ou le lancement d’une activité).
Le Muhurtha est le point d’intersection où l’humain utilise la connaissance du temps cyclique pour optimiser et modifier le destin de ses actions dans le temps linéaire. Plutôt que de changer le temps, le Muhurtha change la qualité de l’instant où l’action prend vie. Il transforme un moment ordinaire en un réceptacle de forces cosmiques favorables.
Par la non-action : s’extraire de la linéarité
C’est dans la non-action spirituelle (Sadhana ou méditation) que la relation au temps bascule le plus radicalement. Le temps linéaire n’existe que parce que les actions s’enchaînent (cause = effet). Lorsque vous entrez dans une non-action consciente (comme l’observation du souffle ou la méditation sur les points de transition, les *Sandhis), vous arrêtez de générer de nouvelles causes.
*Chaque phase lunaire est appelée un Tithi, (jour lunaire en sanskrit), chaque Tithi est associé à des énergies et des influences spécifiques, ce qui veut dire que les phases de la Lune ont un impact sur notre vie quotidienne. Les zones d’ombre de la lune changent chaque jour et cette lune nous impacte sur ce que nous pensons, ce que nous ressentons, ce que nous entreprenons, la Lune modifie notre souffle. Le Soleil et la Lune s’éloignent l’un de l’autre selon un arc de 12° par jour. C’est ce qu’on appelle un jour lunaire « Tithi » ce n’est pas une mesure de temps, car un Tithi n’est pas exactement un jour de 24 h (il peut être plus court ou plus long selon la vitesse de la Lune), c’est une mesure d’espace, « d’ angle ». Chaque fois que la Lune s’éloigne du Soleil de 12° supplémentaires, un nouveau Tithi commence. Ainsi, le corps « reçoit » inconsciemment ce signal de 12°, c’est ici que le lien « corps-mental-cosmos » opère. Le corps humain ne « voit » pas l’angle, mais il le ressent via deux phénomènes physiques :
1. De la même manière que la position de la Lune par rapport au Soleil tire sur les océans (marées), cet angle de 12° modifie subtilement la pression des fluides dans notre corps (sang, lymphe, liquide céphalo-rachidien, etc.).
2. Chaque palier de 12° crée une « fréquence » gravitationnelle spécifique. L’angle entre le Soleil et la Lune modifie le champ électromagnétique de la Terre et le niveau d’ionisation de l’air que nous respirons. Le Swara Yoga explique que le corps détecte le changement de « qualité » du Prana (ions) dans l’air à chaque changement de Tithi.
Le moment exact où un Tithi finit et où l’autre commence est un point de rupture, une faille dans le temps linéaire. Dans cet instant infinitésimal (le Sandhi: 12°), l’énergie ne coule ni dans Ida (Lune), ni dans Pingala (Soleil). Le souffle a tendance à entrer spontanément dans la Sushumna (le canal central). C’est le moment « zéro » dans le Kalachakre, le cycle temporel, ou la roue du temps des Yoginis. En méditant pile à cet instant, vous ne subissez plus le passage du temps, vous le « chevauchez ». C’est une micro-porte de sortie hors de la roue du karma.
Bruno
Passionnant, merci pour cet éclairage sur une notion philosophique qu’est le temps ! Je m’en vais lire de ce pas les articles conseillés en complément :) enfin, sans me presser bien sûr…