Aujourd’hui, on parle de mokṣa, terme sanskrit le plus souvent traduit par « libération ». Le but ultime du yoga, rien que ça ? Mais de quoi se libère-t-on au juste ?
Les quatre puruṣārtha, donc, souvent considérés comme les quatre buts de l’existence humaine, mais peut-être plus justement « le groupe des quatre choses bénéfiques pour l’être humain », nous indiquent ce que nous devrions rechercher pour expérimenter le plus de bonheur ou le moins de souffrance possible, et contribuer à l’harmonie en soi et à l’harmonie du monde (naturel, social). À l’échelle du monde, nous en sommes très loin, à l’échelle du pays aussi… Bref.
Podcast sur mokṣa
Mokṣa dans le contexte des puruṣārtha
Les trois premiers éléments de ce groupe des quatre sont, d’abord, dharma, que l’on peut approximativement traduire par ordre, loi, ce qui soutient, la boussole qui guide nos actions. Si ce n’est pas clair, je vous recommande d’écouter les podcasts précédents en commençant par « Quel est le sens de la vie ». Nous avons ensuite évoqué artha, les moyens dont nous disposons pour donner corps à ce dharma, à l’accomplissement de notre contribution au monde. Et puis kāma, désir et plaisir, l’élan qui nous pousse à agir.
Nous avons déjà ici un groupe de trois éléments qui ont très bien fonctionné ensemble en des temps reculés, que l’on appelait trivarga, le groupe des trois. Ce trivarga semble être la conception du sens de la vie humaine qui ait prédominé avant les puruṣārtha. En tout cas, de nombreux textes, dont le célébrissime Kāmasūtra dont je vous ai parlé dans le dernier épisode, indiquent trivarga comme référence pour mener sa vie, et non puruṣārtha. Gardons bien cela en tête pour la suite…
Dans le système puruṣārtha, avec quatre objectifs à poursuivre, nous ajoutons mokṣa, mot sanskrit qui signifie tout simplement libération. Libération de quoi, là est la question. Et c’est une question importante, car mokṣa est par exemple le but de la pratique du yoga. Dans ce sens, il s’agit, selon les courants, de la libération du cycle des morts et des renaissances, ce qui suppose une croyance en la réincarnation. Cela peut aussi signifier, notamment chez les écoles non duelles, la libération de l’ignorance : notre vision du monde est considérée comme étant fausse, c’est ce qu’on appelle māyā, souvent traduit par illusion. Pour résumer grossièrement, le voile de l’illusion nous pousse à voir la multiplicité des formes alors qu’il n’y a qu’une essence commune à tout ce qui existe. L’incapacité à percevoir cela est l’ignorance ; mokṣa est la capacité à voir la réalité telle qu’elle est, le code de la matrice, si vous voulez.
J’espère que les spécialistes me pardonneront cette vulgarisation extrême !
Donc nous avions nos trois objectifs, notre trivarga. Ces trois concepts sont à explorer dans le monde de la māyā, dans la multiplicité des formes. Mokṣa nous amène au-delà ; la proposition est donc de prendre appui sur le monde matériel tel que nous le percevons avec nos limitations pour dépasser ces mêmes limitations. Dharma, artha et kāma sont cette échelle qui va nous permettre, en tout cas certains l’espèrent, d’atteindre mokṣa, et ensuite l’échelle n’a plus de raison d’être.
Doit-on rechercher mokṣa ?
J’ai l’impression que le monde du yoga se scinde en deux : ceux pour qui cela ne fait aucun doute, c’est le seul objectif qui vaille la peine d’être poursuivi. Et ceux qui, de toute façon, n’adhèrent pas aux croyances sur la réincarnation et pour qui mokṣa n’a donc pas d’intérêt. Les premiers seront adeptes de la théorie des puruṣārtha, les seconds de trivarga (si tant est qu’ils choisissent cette vision indienne du sens de l’existence humaine). En réalité, une troisième voie est possible, et certainement même une quatrième, une cinquième… Mais la carte n’est pas le territoire ; ici, je ne fais qu’esquisser un petit croquis de la réalité !
Doit-on croire en la réincarnation pour rechercher mokṣa ?
C’est une bonne question, pas si évidente, même si je viens de caricaturer avec deux camps bien hermétiques.
Au niveau historique, on voit que les premiers textes où il est question de mokṣa viennent avec quelques termes soit nouveaux, soit dont le sens a évolué.
Mokṣa est vue comme la sortie du cycle des renaissances, qui est appelé le saṃsāra. Ce qui nous lie au saṃsāra, c’est le karma. Le trio karma-saṃsāra-mokṣa semble ici indissociable.
Notons tout de même une nuance : karman est un mot qui signifie l’acte, et aussi l’acte sacrificiel, donc il avait déjà une utilisation liée au religieux avant que n’apparaisse cette doctrine de la libération. Il en va de même pour le mot mokṣa, que l’on voit dès les Veda, car il signifie tout simplement libération : des chaînes, des entraves, de ce qui est négatif, etc. Les mots ne sont pas nouveaux, mais leur sens a évolué, ce qui sème un peu plus de confusion.
Certaines écoles non duelles proposent une lecture de mokṣa qui semble s’affranchir des notions de saṃsāra et de karma, car la libération est la sortie de l’ignorance, la reconnaissance de l’ātman, notre identité fondamentale, et de brahman, qui est de même nature et qui est la trame du monde, pourrait-on dire. En réalité, le positionnement semble être que, si l’on réalise cette véritable nature des choses, alors il devient évident que la réincarnation est elle aussi une illusion. Cela ne veut pas dire que ces écoles rejettent l’idée de réincarnation, mais plutôt que seuls ceux qui n’ont pas percé le mystère de la matrice connaîtront une nouvelle naissance.
La recherche de mokṣa est donc généralement liée à cette croyance au cycle naissance-mort-renaissance.
Certains disent adhérer aux puruṣārtha en se contentant de vagues définitions : mokṣa devient alors une « recherche de vie spirituelle ». Je ne dis pas que c’est absurde, mais ce n’est pas le sens strict de cette théorie du sens de la vie humaine.
Il est possible d’adopter le trivarga (dharma-artha-kāma) sans adhésion à une religion ou à un dogme en particulier : nous ne faisons que reconnaître une pluralité d’objectifs (l’éthique/le sens, le moyen, le plaisir) qui doivent cohabiter harmonieusement et se nourrir les uns les autres, et cela ne dépend pas d’une métaphysique particulière.
Mokṣa, en revanche, n’est pas un simple déconditionnement psychologique. Cette libération serait atteinte de fait par une reconnaissance de notre véritable nature, et par la réalisation que cette nature (ātman) est identique à celle du monde (brahman). Il est possible de rechercher cela par souci de la vérité, sans adhérer à la doctrine de la renaissance, même si cela s’écarte de la lecture classique, pour laquelle la délivrance met aussi fin au cycle des naissances.
Tout le monde ne recherche pas mokṣa. Comme chez les bouddhistes avec les bodhisattvas, il est aussi possible de vouloir continuer à renaître non pas pour soi, mais pour aider tous les êtres à atteindre la libération de la souffrance.
Lien avec la notion d’ātman : qu’est-ce qui passe d’une existence à l’autre ? Ce ne sont pas nos souvenirs ni notre personnalité, mais les impressions latentes (saṃskāra) qu’ils ont laissées, portées par le corps subtil. L’être, indéfinissable autrement qu’en affirmant « cela est », ne fait que sembler passer avec lui. Le soi est inaltérable ; c’est donc dans la māyā que prend corps l’expression du karma accumulé, déterminant notre corps, notre naissance, les conditions de notre existence…
Dichotomie bon et mauvais karma…
Il y a eu beaucoup d’interprétations récentes du karma, donc ça a imprégné notre imaginaire et ce que l’on croit savoir à ce sujet. Mais c’est intéressant : les croyances sont dynamiques, on peut regarder comment la notion de karma a évolué à travers le temps.
La libération, ce n’est pas cultiver le bon karma, qui enchaîne aussi : c’est être libre de cette dualité bon/mauvais ; même les bonnes choses enchaînent et finissent par créer de la souffrance en raison de l’attachement qu’elles suscitent.
Comment se libérer des liens du karma ?
C’est cela, la véritable question. Pour ceux qui veulent atteindre mokṣa, mais aussi pour gagner en liberté à un niveau plus terre à terre.
Différentes méthodes, et donc différentes réponses, coexistent (la connaissance, la dévotion, la méditation).
Pour l’Advaita Vedānta, c’est la connaissance qui libère : le karma n’appartient qu’à celui qui se croit l’auteur de ses actes, et reconnaître notre véritable nature défait le lien à la racine. Le yoga de Patañjali s’attaque plutôt à ce qui nourrit le karma, les afflictions comme l’ignorance, l’attachement ou l’aversion, qu’il affaiblit par la pratique jusqu’à ce qu’elles soient comme des graines grillées, incapables de germer. La voie de la dévotion, la bhakti, remet tout entre les mains du divin, dont la grâce prend en charge le karma de celui qui s’abandonne, et les tantras donnent à cette grâce la forme de l’initiation. Malgré leurs désaccords, toutes ces voies partagent le même constat : ce qui nous enchaîne tient moins à l’acte lui-même qu’au désir qui le porte et à l’identification à celui qui agit.
L’enseignement de la Bhagavad-gītā à ce sujet est le plus populaire dans le monde actuel, peut-être le plus applicable aussi, et consiste à accomplir les actes pour eux-mêmes et non pour les fruits. Nous ne sommes pas tenus de refuser les fruits s’ils se présentent, mais la motivation de l’action est différente. Même si on ne recherche pas une sortie du saṃsāra, les effets bénéfiques sont évidents : cette présence à soi et à l’action, le fait de trouver un accomplissement dans l’action que nous menons, cette satisfaction du devoir accompli parce que c’était la chose la plus juste à faire… Cela nous permet de mener une vie plus heureuse que celle de celui qui déteste profondément l’action qu’il mène (son travail, par exemple) et qui se console uniquement avec les fruits. S’il y a du plaisir ou au moins une satisfaction dans la réalisation, les fruits peuvent être bienvenus, mais sont moins indispensables, voire superflus, même si l’adjectif « superflu » ne s’applique pas ici pour qualifier les fruits d’un travail qui permet d’assurer sa subsistance.
Petite parenthèse sur les croyances actuelles !
La croyance en la réincarnation n’est pas systématique chez les hindous : selon l’enquête Religion in India: Tolerance and Segregation du Pew Research Center (2021), menée en 2019-2020 auprès de près de 30 000 Indiens, seuls 40 % d’entre eux déclarent y croire.
Dans ce sondage, nous pouvons constater qu’un peu plus des trois quarts de la population indienne (76 %) croient au karma dans le sens de rétribution des actes. Cette croyance traverse les religions : les musulmans (77 %) comme les jaïns (75 %) et les hindous (77 %) y adhèrent majoritairement, et elle reste majoritaire, quoique plus faible, chez les bouddhistes (64 %), les sikhs (62 %) et les chrétiens (54 %).
Un point très intéressant : le sondage a distingué mokṣa (47 % des hindous affirment y croire) de kaivalya (17 %), deux termes parfois utilisés comme synonymes. Il est ici précisé que mokṣa désigne plutôt la sortie du saṃsāra, tandis que kaivalya fait référence à la réalisation par le puruṣa de sa véritable nature, distincte de la prakṛti (le site renvoie pour ces définitions à l’Encyclopædia Britannica).
Je ne sais pas comment les termes ont été présentés ou définis pour les sondés, mais si 60 % des hindous ne déclarent pas croire à la réincarnation, il est peu probable que plus de 40 % croient à mokṣa dans ce sens de libération du saṃsāra. Je pense donc que, pour certains, mokṣa est pris dans le sens de kaivalya.
Nous avons donc fait le tour de nos quatre puruṣārtha, j’espère que cette première série de six podcasts vous a éclairés !
Je poursuis le podcast sur ce thème avec une nouvelle série d’épisodes qui nous permettront d’approfondir nos réflexions sur ces thématiques, la pertinence d’un tel modèle dans le monde actuel et toute autre question qui pourrait vous intéresser. Si vous avez envie qu’un thème précis en lien avec les puruṣārtha soit abordé, n’hésitez pas à me le demander, j’y répondrai dans la limite de mes capacités.
Sur ce, je vous souhaite une bonne réflexion sur cette thématique du sens, et je vous dis à très bientôt pour la suite de nos aventures yogiques !










