Quel épineux sujet, la méditation ! Le terme méditation est aujourd’hui utilisé pour désigner diverses choses : pratique, état, idéal... Il m’arrive parfois de l’employer dans le sens courant, c’est-à-dire en faisant référence à des pratiques proposées en cours de yoga. Je sais bien que c’est un raccourci et que ce n’est pas rigoureusement exact, mais pour parler au plus grand nombre j’ai fait cette erreur… Qui n’a pas manqué de faire réagir les puristes, dont je faisais moi-même peut-être partie il y a quelques années ! Je trouve donc qu’il est utile d’écrire cet article afin de clarifier quelques points sans tomber dans le verbiage excessif ni dans un certain snobisme propre à l’élite yogico-illuminée.
Ce que nous allons voir dans cet article
Dhāraṇā et dhyāna : distinguer pratique et état
On peut parler de dhāraṇā qui renvoie à une mise en place de l’attention, volontaire, méthodique, qui consiste à la maintenir sur un support choisi. La méditation au sens strict est plutôt liée au terme dhyāna qui renvoie à une continuité de l’attention, à un état dans lequel, pour faire simple, nous sommes à la fois présents et détendus (sans tension inutile). On peut pratiquer dhāraṇā sans entrer en dhyāna ; on peut aussi voir dhyāna surgir par moments, comme un prolongement inattendu d’une concentration devenue stable.
La différence n’est pas seulement un détail terminologique : elle évite de transformer la pratique en recherche de performance (« je tiens super bien / je ne tiens pas assez ») et redonne à dhāraṇā son importance : c’est une pratique à part entière, c’est en réalité la seule pratique que l’on peut amorcer de façon volontaire.
La préparation : corps, souffle, intériorisation
Dans les formulations classiques, notamment chez Patañjali, dhāraṇā est évoquée après āsana, prāṇāyāma et pratyāhāra. Même si l’on ne lit pas cela comme une chronologie rigide, la logique est claire : une attention durable ne s’obtient pas en luttant contre le corps et le souffle, ou en ignorant le fait même d’avoir un corps.
C’est ici que les corpus de haṭha yoga sont particulièrement éclairants, parce qu’ils donnent des moyens concrets de préparer l’attention. La Haṭhayogapradīpikā et la Śiva Saṃhitā par exemple peuvent aider à établir une pédagogie où stabilité corporelle, régulation du souffle et intériorisation progressive se mettent alors au service de l’émergence de cet état méditatif.
Une posture n’est alors plus vue comme un alignement du corps, elle est pleinement vécue de l’intérieur et ce n’est pas la perfection qui est importante mais l’expérience qu’elle nous amène à vivre. Un souffle rendu plus long et plus régulier n’est pas seulement « calmant » : il modifie la dynamique du mental et l’état d’esprit, parfois même les émotions. Dans ce cadre, dhāraṇā devient la suite logique de ces pratiques déjà orientées vers la stabilité intérieure et vers la reconnaissance de ce qui est.
Dhāraṇā dans les textes
Pour comprendre ce qu’est dhāraṇā au-delà d’une simple « fixation », il est possible de se tourner vers le tantrisme, et en particulier vers le Vijñāna Bhairava Tantra. Je trouve que les tantras sont particulièrement éclairants et sensibles, on sort des méthodes carrées qui sonnent pour moi très « bouddhistes » (et qui sont aussi utiles et structurantes, je ne critique pas) mais pour les personnes qui comme moi ont déjà tendance à être très méthodiques, carrées, voire rigides, ce retour aux sens et au sensible est salutaire.
Ce texte, rattaché au śivaïsme du Cachemire, est souvent présenté comme un répertoire de pratiques visant à développer l’attention : avec ses cent douze dhāraṇā, on y trouve autant de portes d’entrée vers une expérience plus vaste de la conscience. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la variété des supports proposés, mais l’idée sous-jacente : l’attention, quand elle se stabilise, peut devenir une manière de reconnaître ce qui, dans l’expérience, est déjà présent avant le commentaire mental. Le but du jeu n’est pas de tout faire mais de trouver sa porte d’accès privilégiée. Superbe texte, que je recommande souvent ! C’est le livre que j’ai le plus souvent offert, je crois.
Dans certains passages du Vijñāna Bhairava Tantra, le support n’est pas un objet « solide », mais un seuil, un espace liminal. Le pratiquant est alors invité à observer l’intervalle entre l’inspiration et l’expiration, la suspension entre deux pensées, la sensation d’espace intérieur, le surgissement d’un son, la vibration d’une perception. L’attention est invitée à demeurer sur un point où le blabla mental se met spontanément en pause. Ces instants en apparence ordinaires sont autant d’occasions d’entrer en contact avec qui nous sommes au-delà des voiles, ce sont des espaces où tout devient possible !
Au lieu de vivre la concentration comme une crispation ou comme une pratique très volontariste, on mène l’enquête, à la recherche de l’ātman perdu ! Qu’est-ce qui se passe si je reste, non pas sur la pensée, mais juste avant qu’elle n’apparaisse ? Qu’est-ce qui émerge si l’attention se pose sur l’instant même où les phénomènes surgissent et disparaissent ? Je trouve que les koans zen sont particulièrement puissants pour créer ces instants où tout semble suspendu, mais c’est un autre sujet.
Pensées, divagations et retour au support
On imagine souvent que « bien pratiquer » signifie « ne plus avoir de pensées ». Or le but de cette pratique n’est pas de stopper l’apparition des pensées, mais la reconnaissance du mouvement de notre attention. Le moment où l’attention est emportée par la narration intérieure, par l’anticipation, par le jugement... C’est justement une opportunité de prendre conscience des mouvements mentaux qui passent inaperçus au quotidien et qui nous entraînent souvent bien loin, avec ou sans notre consentement !
Dans dhāraṇā, la seule chose à faire est de reconnaître ces déplacements de l’attention et de revenir au support, sans culpabiliser. Au départ, ce retour peut être brutal, intervenir après plusieurs minutes de divagation et entraîner (un peu) de culpabilité, ce qui, soit dit en passant, va nourrir de nouveau le dialogue intérieur, pile à l’opposé de ce que l’on recherche ; avec l’entraînement, je vous rassure, ça s’améliore. On ne gagne pas nécessairement un esprit silencieux, contrairement aux idées reçues sur ce qu’est un parfait yogi, mais la capacité d’attention et de discernement s’améliore considérablement. On voit de plus en plus tôt que l’esprit s’égare, on est en mesure de revenir plus vite à l’état de présence.
Trouver la méthode qui vous convient
Chaque école proposera sa méthode, et si certains affirment que la leur est la meilleure, ils ont raison !
Chacun a bien une façon plus efficace pour entrer dans l’état méditatif.
Désolée, mais le seul moyen de savoir ce qui convient pour vous, c’est d’essayer suffisamment de pratiques.
Souvent, la méthode « de base » est la concentration sur le souffle. C’est très bien pour certaines personnes, tandis que d’autres à qui cette façon de faire ne parle absolument pas finiront par conclure : « la méditation, c’est pas mon truc ». C’est un peu comme de dire « j’aime pas manger » parce qu’on n’aime pas le chou-fleur. Avez-vous essayé de manger autre chose ?
Il existe des dhāraṇā très « techniques » — souffle, visualisation, répétition — et d’autres plus en lien avec les sens et le ressenti, plus intuitives peut-être, où l’on reste au plus près de la naissance de l’expérience, là où elle n’est pas encore devenue une suite de mots ou de pensées. Dans tous les cas, l’exigence reste la même : une attention stable et ouverte, sans tension, dont les mouvements peuvent être perçus.
Le rôle du haṭha yoga dans la stabilité intérieure
Le haṭha yoga apporte des éléments permettant de favoriser l’émergence de ces états. Bien utile parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais nous sommes loin d’être tous égaux face à l’agitation intérieure, et le calme et la concentration ne sont pas innés chez tout le monde…
La Haṭhayogapradīpikā insiste sur le rôle du prāṇāyāma dans l’apaisement des fluctuations du mental ; la Śiva Saṃhitā souligne, elle aussi, la fonction de la maîtrise du souffle et des pratiques d’intériorisation. On peut voir ces propositions comme autant de préparations à dhāraṇā : l’obsession des yogis pour le pranayama vient d’un constat simple, la reconnaissance d’un lien entre manière de respirer et état mental.
Dans ce contexte, la concentration cesse d’être une injonction qui contraint une personne agitée et dispersée, elle devient une continuité naturelle (ou à peu près) de la pratique amorcée. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles de nombreux pratiquants expérimentent un paradoxe : plus ils « veulent » se concentrer, moins ils y parviennent ; plus ils travaillent finement sur le souffle et la stabilité corporelle, plus la concentration apparaît sans effort excessif.
Choisir un support
Reste la question du support, souvent présentée de manière trop scolaire. Dans les faits, le support est un choix stratégique : il doit être assez simple pour ne pas saturer les sens et ne pas entretenir les associations d’idées ou les commentaires. Certains recommandent clairement un support parfaitement inintéressant, car l’attention peut se fixer facilement sur ce qui nous intéresse, or le but ici est de développer le muscle de l’attention, et non de se sentir « en succès ». Souffle, image, son, sensation… Chacun choisit alors ce qui lui convient.
On trouve dans les textes quelques propositions plus originales. C’est très bien, mais parfois l’originalité crée la dispersion, donc à vous de voir ce qui vous appelle sans vous disperser. Le regard peut également devenir un support, comme dans trāṭaka : la stabilité visuelle et la stabilité mentale sont cultivées et se renforcent l’une l’autre. Le tantrisme, lui, ouvre d’autres possibilités : l’attention posée sur l’espace, sur la sensation de limite, sur l’intervalle, sur la vibration, autant de supports qui ont en commun de ramener l’esprit vers une expérience plus intérieure.
Une école de liberté intérieure
Dhāraṇā est un véritable apprentissage de la liberté intérieure. Cela peut sembler paradoxal pour une pratique qui impose son lot de contrainte et qui nécessite une certaine discipline, mais n’a-t-on pas ici la liberté de choisir son maître ?
Dans un monde où l’attention est constamment fragmentée, dhāraṇā propose de demeurer dans une expérience donnée sans céder immédiatement à l’impulsion de passer à autre chose.










