Bonjour à tous, heureuse de vous retrouver après cette longue pause estivale, je devrais pouvoir cette année vous proposer des podcasts un peu plus régulièrement. C'est vrai que c’est le format idéal pour moi, c’est super sympa à créer, beaucoup plus libre que l’écrit et moins technique que la vidéo, et vous êtes assez nombreux à me dire que c’est aussi agréable du côté écoute, donc ça me fait très plaisir !
Pour certains d’entre vous, c’est la rentrée des cours de yoga qui se profile, et que vous soyez du côté de l’enseignant ou de l’élève, vous vous êtes peut-être déjà questionnés sur la place de la méditation dans les cours de yoga. C'est en tout cas le sujet que j’ai choisi d’aborder aujourd’hui. Je ne donne plus de cours de yoga collectifs en présentiel, mais je propose une formation à la méditation (même si ce mot ne signifie pas grand-chose, il a le mérite d’être à peu près compris de tous, enfin le deal est assez clair : pas de posture acrobatique, pas de prāṇāyāma élaboré) et la principale difficulté dont les élèves me font part ce n’est même pas au niveau technique, c’est d’accorder une place à cette pratique plus immobile, moins divertissante, d’une certaine manière, dans les cours ou même les séances de yoga que l’on peut faire chez soi.
Ce que nous allons voir dans cet article
Une place pour l’intériorité ?
Évidemment le titre est un peu provocateur dans le sens où il laisse penser que l’on sépare yoga (qui serait donc une pratique physique) et pratique méditative. Si vous me connaissez, vous savez que ce n’est pas du tout mon cas et que je cherche à présenter les techniques du haṭha yoga dans toute leur diversité, leur richesse, non pas pour inciter les enseignants et pratiquants à tout utiliser, mais simplement pour savoir ce dont on parle lorsque l’on évoque le haṭha yoga, et ensuite pour que chacun soit à même d’essayer, de choisir la voie d’accès vers la connaissance intime de soi qui lui convient le mieux.
Même en y consacrant tout son temps, même en étant un ascète, il est impossible de pratiquer toutes les techniques, toutes les postures, tous les exercices de prāṇāyāma ou de concentration… Et ce n’est pas l’objectif ! Cette diversité existe pour que chacun trouve la voie d’accès la plus aisée pour lui.
Encore une fois, ce podcast est une invitation à plonger au cœur du yoga pour explorer la variété des techniques proposées tout en cherchant le cap vers lequel pointent toutes ces techniques comme autant de panneaux d’indication !
Comme d’habitude, je le précise, mon but n’est pas de dire ce qu’il faut faire ou pas, mais plutôt de donner les outils à chacun, de nourrir votre réflexion pour que vous, enseignants, élèves ou pratiquants solitaires, ou même curieux qui passez par là en vous demandant ce qu’est la méditation, vous ayez les clefs permettant de prendre vos propres décisions et de construire la pratique qui vous convient, non pas en vous basant sur des dogmes édictés par une autorité supérieure, mais en comprenant les grands principes sur lesquels sont basées les techniques proposées par les yogis.
Pourquoi sortir des cours 100% āsana ?
L’envie d’enregistrer ce podcast est née d’un constat simple : les cours de yoga se limitent très souvent à un enchaînement de postures et pourtant, tous les profs de yoga sont d’accord pour dire que ce n’est pas l’essentiel, que le yoga c’est une disposition d’esprit, une attitude, une philosophie ou un art de vivre.
Quand on lit les textes traditionnels du yoga, ce qui est mis en avant, c’est la pratique de la concentration ou de la méditation (on reviendra sur ces termes), pas le niveau acrobatique ou esthétique des postures. Et pourtant, aujourd’hui, l’image du yoga c’est bien cela. Parce que la posture est visible, parce que les élèves ont besoin de faire quelque chose.
Pourquoi sortir de l’āsana ? Parce qu’après tout, nous ne sommes pas obligés de suivre les textes. C’est comme jouer de la musique dans une seule gamme, ou peindre avec un seul camaïeu de couleurs : on se prive d’outils qui nous auraient peut-être mieux convenu. Je pense que le rôle de l’enseignant est là dans une discipline : montrer aux élèves une large palette de possibilités et les inviter à développer ensuite leur propre art. Il n’y a aucune obligation à proposer de la méditation, chacun sa sensibilité.
Ce que nous allons dire ici sur la méditation concerne à la limite n’importe quelle « technique » proposée dans le cadre du yoga. C’est valable pour ce qui sort de la posture, je crois, le prāṇāyāma, les mantras, les visualisations… Mais j’ai envie de vous partager mon expérience personnelle et je n’ai aucun mal à proposer du prāṇāyāma, et j’ai fait le choix de réserver l’utilisation des mantras à un cadre différent des cours collectifs, donc je reviens sur ce qui m’a longtemps questionné : la proposition de temps de « méditation » dans les cours de yoga.
Pourquoi cette hésitation ? Parce que chez les élèves, de véritables résistances ou difficultés se sont alors présentées et ça a été assez enrichissant et difficile, je dois dire, de décider comment me positionner par rapport à cela. Et comme je vous le disais, c’est une demande récurrente chez les enseignants qui veulent intégrer des temps, disons, d’immobilité, d’intériorité durant leurs séances. Comme quoi en enseignant, on développe vraiment ses choix, ses convictions, ses valeurs et sa créativité.
La méditation, c’est quoi ?
La notion de méditation mérite d’être expliquée.
On parle ici d’un état, d’une direction et non d’une technique en particulier.
Il y a des pratiques qui s’apparentent à la méditation dans de nombreuses traditions religieuses : chez les bouddhistes et c’est peut-être ce qui est le plus mis en avant aujourd’hui, chez les hindous, les soufis, les chrétiens (même si cela ne porte pas le même nom…) Et récemment, je veux dire récemment à l’échelle de l’humanité, la méditation laïque a été développée. C’est intéressant quand même de noter que cette pratique est quand même reliée, à la base, à des religions. Il s’agit donc à l’origine d’une pratique spirituelle, visant à nous permettre d’accéder à un état différent de ce qui est habituel. Cette dimension, que l’on considère qu’il s’agit d’un accès à un trésor caché en soi ou à une connexion avec un être suprême hors de soi, est toujours considérée comme quelque chose de sacré, qu’il faut chérir, comme une porte ouverte sur une vérité qui permettrait à l’humain de soulager ses peines et notamment de lui permettre d’avoir des éléments de réponse à cette épineuse question du sens de la vie.
Je pense qu’il est important de souligner que pour en arriver à ces préoccupations, il faut soit avoir un besoin viscéral de sens, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, soit avoir résolu les besoins de base qui nous animent tous : comment manger, être en sécurité, nourrir des liens, etc. et être arrivé à l’étape suivante, se préoccuper du sens. Évidemment, certains ayant satisfait tous les besoins fondamentaux peuvent ne jamais se préoccuper de la question du sens, donc là ce que je dis s’adresse à cette petite minorité !
Il y a confusion entre différents termes.
Dhāraṇā : concentration.
Dhyāna : état méditatif.
La relaxation, c’est autre chose, c’est un relâchement total.
Réfléchir sur un sujet, c’est à l’inverse mobiliser pleinement sa réflexion (c’est cogiter, plus que méditer au sens où nous l’entendons ici, même si dans le langage courant « méditer sur un sujet » peut parfois signifier « réfléchir »).
L’équilibre permettant d’aller vers dhyāna se situe à mi-chemin entre la détente, qui est un préalable nécessaire mais non suffisant à l’état méditatif, et l’effort de concentration développé dans dhāraṇā, la pratique de concentration.
Dans les Yoga Sūtra, cette combinaison de deux ingrédients est énoncée : pour atteindre yoga (ce qui ressemble assez à notre définition de l’état méditatif, ou en tout cas à l’une des marches permettant d’y accéder) le pratiquant cherche à développer abhyāsa (répétition, habitude, ce qui revient régulièrement) et vairāgya (souvent traduit par détachement, ce que je trouve peu satisfaisant vu le poids que nous mettons en français derrière ce mot). L’idée, c’est de fournir un effort suffisant et constant (de s’appliquer à conserver un certain niveau de présence, plus qu’un effort) tout en étant assez détendu quant au résultat. C’est l’inverse, par exemple, d’une personne qui mène une vie parfaitement inconsciente, qui pratique une heure par semaine et qui est obnubilée par l’objectif de… savoir faire le grand écart, par exemple, je dis n’importe quoi. On n’a alors ni abhyāsa (la pratique n’est pas constante) ni vairāgya (il y a attachement, saisie, attente). Conjuguer abhyāsa et vairāgya, c’est créer un cadre, si vous voulez, un cadre précis que l’on respecte, et notre seul objectif est de s’y conformer. Tant que l’on est dans ce cadre, on sait qu’on va dans la bonne direction, et cette certitude, même si elle est très relative, est rassurante. En étant rassuré, il n’est plus nécessaire de s’attacher à un résultat. C’est assez proche de la tendance moderne, surtout dans les milieux de l’entreprenariat, de l’efficacité… qui dit « centrez-vous sur les systèmes et non sur les buts ». Si le système est bon, et que l’on s’y conforme un temps suffisant, il nous amène inéluctablement vers le but.
C’est une recherche d’équilibre entre des tendances en apparence opposées qu’on va tenter de faire cohabiter pour produire un état mental particulier.
Arrêter de penser n’est pas le but : c’est parfois ce qui se passe, mais ce n’est pas quelque chose qu’on va faire par la force, sauf dans certaines techniques de concentration.
« Mise en disponibilité » serait un terme plus juste pour décrire ce qui peut être fait dans l’attente de l’état méditatif.
Pourquoi proposer des temps de méditation / concentration dans les cours ou dans nos séances personnelles ?
Ça donne une dimension complètement différente à vos cours lorsque vous sensibilisez vos élèves à la pratique méditative.
Dans la pratique chez soi, c’est la même chose. Visiblement beaucoup de pratiquants réalisent avec facilité des āsanas mais peinent à prendre un temps d’assise immobile. L’ennui, la sensation de ne pas savoir quoi faire, de mal faire, que cela ne sert à rien… Il y a pas mal d’obstacles qui viennent entraver les bonnes résolutions.
Dans nos vies, on est souvent dans le faire, dans un cours de yoga on pense aux postures, parfois au prāṇāyāma, mais moins souvent à proposer ou à prendre de vrais temps d’immobilité. Pas seulement attendre, mais se plonger en soi. Ça va changer la dynamique de la séance ou du cours : quand les élèves auront appris à faire cela, ils seront capables d’intégrer cette présence, cette conscience d’eux-mêmes dans les pratiques posturales et les temps de prāṇāyāma. Ils seront aussi capables de prendre ces temps d’observation entre les pratiques (on sait bien que ce qui se passe d’intéressant fait suite aux pratiques, pas pendant).
Ok, mais ça sert à quoi, la méditation ?
Peut-être que vous vous demandez quel est le but de la méditation. Est-ce que vous pouvez l’expliquer clairement à vous-mêmes, à vos élèves ? C’est important pour amener de la clarté, nécessaire afin de décider : vais-je passer mon temps à cela ?
On peut dire par exemple : adopter l’attitude du témoin, réduire la réactivité, pour atteindre l’éveil ou au moins un état dans lequel nous sommes un peu plus heureux (option yogi) ou un peu moins malheureux (option bouddhiste, je caricature mais ce n’est pas très loin de la réalité).
Ce n’est pas refouler : j’observe et ressens profondément ce que ça crée chez moi. Mais ça ne m’empêche pas d’agir.
Le but est de mettre davantage de conscience pour retrouver son pouvoir (en sanskrit le verbe pouvoir se dit śak, comme dans śakti). Conscience et pouvoir vont de pair pour nous conduire vers la libération. À notre niveau, c’est vrai : nous sommes souvent soumis à nos réactions, aux caprices de notre mental, aux conditionnements, aux traumas… La méditation ne fait pas disparaître tout cela, elle permet de voir, de détendre ce qui est resserré en nous, comme un outil pour desserrer un nœud. Il faut ensuite faire une action pour le desserrer si on veut, mais quand il est lâche c’est plus facile.
Donc le but c’est cette capacité à voir profondément, c’est d’ailleurs le sens de vipassanā, vision pénétrante, un type de méditation très connu, très pratiqué. Le but est la libération de la tyrannie mentale. Ça ne signe pas la mort du mental, la proposition est d’avoir une conscience complète des processus qui s’enchaînent et donc une capacité à être un peu plus libre de ce qui nous conditionne.
Préparer le terrain
On ne peut pas forcer l’état méditatif, mais on installe un contexte favorable à son émergence. Préparation du corps, régulation du souffle, posture confortable, développement d’une confiance dans les enseignements, et travail sur la concentration. Ensuite, si on a de la chance, on perçoit quelques secondes de cet état. Et de fois en fois, ces secondes s’allongent.
C’est proche de l’attitude du photographe qui va observer les oiseaux rares. Parfois il attend des heures pour les apercevoir une seconde, parfois ils ne viennent pas. Et parfois il y a plein d’oiseaux à observer. Mais dans tous les cas, il continue. S’il continue, c’est qu’il a trouvé quelque chose d’agréable dans le processus, il ne fait pas cela uniquement pour le résultat. La première étape, c’est donc de trouver du plaisir dans ce que l’on fait pour avoir l’envie d’essayer un certain nombre de fois car ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra photographier l’oiseau rare ou atteindre quelques instants de conscience, de présence totale, de samādhi.
Si vous donnez des cours, je crois que c’est important d’expliquer rapidement ce processus car les élèves sont bombardés d’informations sur la méditation qui sont souvent superficielles et contradictoires, donc le rôle du prof c’est de dépasser les lieux communs, ce que tout le monde répète pour entrer en profondeur dans le sujet.
Conclusion
J’espère que ce petit podcast de rentrée vous aura trouvé au bon moment, peut-être qu’il vous aura donné envie de pratiquer d’avantage ce que l’on peut appeler un peu comme on veut : concentration, contemplation, intériorité, présence… Ou méditation, même si nous avons vu que ce n’est pas forcément le terme le plus approprié !
Si l’on devait résumer en deux points clés, je dirais que trouver de la joie et du sens dans le processus, c’est vraiment le plus important. La joie, c’est plus facile je pense, parce que vous pouvez choisir pour démarrer les techniques qui vous plaisent, installer une ambiance qui vous inspire, vous pouvez jouer sur différents paramètres. Le sens c’est plus difficile. Quand on débute le yoga et qu’on nous explique que le but ultime c’est l’éveil, ça ne nous parle pas forcément… Ça, c’est le but affiché des enseignements et des textes. Mais vous, que vous dicte votre motivation, votre envie personnelle ? Comme beaucoup d’entre vous, j’ai débuté le yoga parce que j’étais hyper stressée et hypertendue. J’y ai ensuite trouvé du sens et de l’apaisement, ce qui m’a donné envie d’explorer davantage mes fonctionnements corporels et mentaux. Puis la philosophie m’a intéressée… Actuellement, le but est encore différent. Votre cap peut être rectifié, affiné au fil du temps. Le plus important, c’est que VOUS l’ayez fixé !
Lexique
- mantra : formule sacrée répétée (souvent sonore ou mentale) servant de support de concentration.
- dharāṇā : concentration, fixation de l’esprit sur un objet unique.
- dhyāna : méditation, état méditatif prolongé (au-delà de l’effort volontaire).
- Yoga Sūtra : texte fondamental attribué à Patañjali, exposant la philosophie et la pratique du yoga.
- abhyāsa : effort soutenu, pratique répétée avec régularité
- vairāgya : détachement, désintérêt des objets sensoriels et des fruits de l’action
- śak : racine verbale « pouvoir », « être capable »
- śakti : énergie, puissance (associée à la force créatrice, féminine et divine)
- vipassanā : vision pénétrante, méditation bouddhiste
- samādhi : absorption méditative, union, état de conscience unifiée










