Retranscription du podcast Au coeur du yoga n°45
Aujourd’hui, nous allons aborder une thématique assez peu populaire, celle du doute. Le doute a mauvaise réputation chez les yogis, considéré comme étant la racine de nombreux maux, comme un obstacle entravant le chemin de l’aspirant yogi. Seulement, le doute ne se laisse pas écarter su facilement et s’il est là, on ne peut pas prétendre qu’il est insignifiant, on ne peut tout simplement pas passer à côté de lui en l’ignorant !
En yoga, il est plus facile de s’illusionner que dans d’autres disciplines, car le résultat n’est pas visible, pas quantifiable, impossible à démontrer ou à rationaliser. Si l’on peut évaluer un état de calme, de mieux-être, de clarté mentale, est-ce pour autant une finalité ? Il est facile pour un musicien d’entendre que le son qu’il produit peut être amélioré. Un peintre voit les réussites et défauts de son tableau. Le yoga, en se posant résolument comme une discipline où il n’y a pas de réussi ou de raté, semble échapper à ces évaluations qui font perdre à certains le goût de leur art. Mais sans signaux qui nous permettent de voir si nous partons dans la bonne direction, comment savoir si l’on se leurre ? Comment avoir foi dans sa voie, dans la direction, dans la méthode ou encore dans l’enseignant choisi si rien ne permet de quantifier ou de noter une amélioration, de quelque nature que ce soit ?
D’où vient la confusion sur la voie du yoga ?
Déjà, nous pouvons dire qu’elle n’est pas propre à la voie du yoga, mais qu’elle trouve certainement ici un terrain favorable sur lequel elle s’épanouit avec facilité.
En yoga, nous pouvons pratiquer des années sans que personne, ni même nous-mêmes parfois, ne puisse dire si cela nous a « améliorés ». Et qu’est-ce que s’améliorer, d’ailleurs ? Est-ce devenir plus calme ? Plus souple ? Plus aimant ? Moins égoïste ? Moins crispé dans la posture ?
La vérité, c’est que l’évaluation ne fonctionne pas ici comme ailleurs. Le yoga n’est pas un concert, ni une toile qu’on expose, ni un texte que l’on soumet à l’approbation de ses lecteurs. Déjà, la description du yoga est difficile, et si je devais l’expliquer par ses effets, je dirais qu’il fait se mouvoir quelque chose en nous. Je ne pense pas que l’expérience soit la même pour tous, et cette question ne sera pas tranchée tant que l’on ne pourra pas être dans plusieurs corps ou plusieurs esprits en même temps. Voici donc le début des problèmes, car dès qu’il y a de l’intériorité, il y a du flou. Et le flou peut nourrir autant la profondeur que l’aveuglement.
(Nous avions déjà, avec Jeanne Burgart Goutal, abordé ce sujet en profondeur dans un long entretien disponible ici).
Pour reprendre mes exemples précédents, si je peins un tableau et que je l’expose, il y aura une appréciation de sa valeur esthétique. C’est très différent du yoga dans la démarche. Disons que l’équivalent serait de participer à une compétition de yoga pour recevoir une note ! Si l’on suit l’exemple de la peinture, le peintre qui se comporte comme un yogi serait peut-être celui qui peint pour la joie de peindre, mais qui ne se préoccupe nullement de ce que vont devenir ses œuvres. Il les donne, les abandonne, il peut aussi les exposer, mais admirer l’œuvre ou la faire admirer n’est pas sa motivation première ; tout ce qui l’anime, c’est l’acte de peindre comme moyen d’accéder à des parts de lui-même qui ne se révèleraient pas si aisément dans sa vie quotidienne ou dans d’autres activités. D’où le choix de cette activité de prédilection. Ce peintre, comme le yogi, ne considère son art que comme un moyen et ne perd pas de vue le seul but de sa pratique, si tant est qu’il y ait un but : ressentir et éventuellement transformer.
Complaisance et mensonge à soi-même
Alors, comment savoir si je progresse, si je suis sur la bonne voie ?
Je pourrais me fier à ce que je pense et ressens, mais comment réagir face aux difficultés ? Parfois, je doute, je ne sais pas si je suis en train de m’égarer, je ne sais plus si cette pratique a du sens, je ne sais plus si les fondements sur lesquels toute cette discipline repose sont justes ou s’il s’agit d’une vaste fumisterie. Je peux aussi me demander si j’ai bien compris les enseignements reçus, ou si mon interprétation est erronée.
Si j’ai un maître, est-il intègre, est-il compétent, me manipule-t-il, est-il lui-même dans l’erreur, engagé depuis 30 ans dans une voie de garage ? On en revient à cette thématique qui m’est chère : le doute. Il y a celui qui paralyse et celui qui nous fait perdre notre importance et notre gravité, je préfère le second évidemment, mais les deux compères s’invitent régulièrement.
Le piège ici est de démissionner si le doute gagne ou de s’enfoncer allègrement dans une voie faite de petits arrangements avec soi-même. Dans le yoga, il y a à des degrés divers suivant les écoles des contraintes, ne serait-ce que celle de pratiquer, et je ne parle pas des postures ; cela peut être un simple rappel à soi-même, une nécessité de présence consciente. Notre nature est d’aller à la facilité : combien de fois nous arrangeons-nous avec nous-mêmes, changeant de voie lorsque celle que l’on suit semble trop ardue, ou arrangeant les règles que nous nous étions engagés à suivre pour ne pas subir d’inconfort ?
Évidemment, il y a les quelques funambules qui parviennent à demeurer bien droits sur leur corde, ceux qui peuvent tanguer mais ne tombent pas. Combien sont-ils, ces rares équilibristes ?
La délicate position de l’enseignant de yoga
Revenons à des considérations très concrètes. Cette tendance à l’illusion prête assez peu à confusion lorsque notre pratique du yoga est discrète, voire secrète, et/ou qu’elle n’intéresse personne. Si l’on peut être tenté de se mentir à soi-même pour redorer une image de soi quelque peu ternie, c’est finalement peu intéressant : on ne triche pas à jeu auquel on joue seul ; en tout cas, c’est moins intéressant que de tricher dans un jeu où l’on affronte d’autres joueurs, surtout s’il y a un enjeu.
Si l’on enseigne le yoga, qu’on le veuille ou non, les regards sont braqués sur notre pratique. Même si vous n’êtes pas un grand guru connu à l’international, la cinquantaine d’élèves qui vous suivent est déjà un public potentiellement critique.
Ce qui est dans le cadre de la pratique personnelle peut demeurer secret, mais il faudra toujours justifier d’une lignée, d’un courant, d’une sensibilité, d’une école, d’un maître… Pour s’acheter une légitimité, peut-être, mais aussi et surtout par souci de transparence, chacun souhaite savoir ce qu’il pratique, et c’est bien normal.
Soit dit en passant, c’est l’une des raisons pour lesquelles je n’enseigne plus en cours collectifs (mais l’explication complète m’ayant menée à prendre cette décision nécessiterait un épisode entier) : il y a une attente à laquelle je ne veux pas répondre, le yoga devient un objet, une fin en soi, une technique à réussir, une œuvre que l’on expose et il n’y a plus d’espace pour le ressenti. Donner des cours de yoga où l’on perd cette dimension, c’est pour moi passer à côté de l’essentiel et de ce qui m’a émue lorsque j’ai découvert le yoga.
Enseigner, c’est un peu comme faire son expo de peinture. Il y a des peintres qui continuent de manier le pinceau sans se soucier de rien, mais ils sont rares, nous n’avons pas tous ce détachement naturel.
Yoga, new age, blabla et charlatans
Mon allergie des réseaux sociaux s’est développée au fil des années, tandis que le yoga a gagné en popularité et que les contenus sur ces diverses plateformes se sont multipliés. On y trouve de tout : guru machin qui fait sa promo, des stages pour réaligner ses chakras, et même pour atteindre l’éveil (en une semaine, pension complète, chambres doubles, dans un environnement champêtre magnifique, que demander de plus ?) ! On y trouve aussi depuis quelques années des miss ou mister je sais tout qui déboîtent systématiquement toute phrase ou idée n’ayant pas été prouvée scientifiquement, sourcée, vérifiée, accréditée par un organisme dûment certifié. Je comprends davantage, mais ça m’agace tout autant. Peut-être est-ce le côté moralisateur, fais pas ci, fais pas ça…
Cette jungle est aussi un terrain sur lequel on recherche approbation, validation. Et l’algorithme est conçu pour que l’on soit satisfait. Bien sûr, nous avons tous nos haters, comme on dit, les petits irritants qui balancent critique sur critique par jalousie, méchanceté, bêtise ou fanatisme, mais globalement la machine est conçue pour que l’on reçoive des likes, des cœurs, des signes d’approbation d’une communauté déjà acquise, car construite par cette formidable IA.
Tout ça pour dire que le milieu du yoga est propice au développement des illuminés persuadés qu’ils sont investis de la lourde mission de sauver le monde, ou encore des charlatans mal intentionnés qui promettent monts et merveilles à quelques âmes crédules en quête de sens. On peut dire qu’un prof de musique est mauvais s’il n’a aucun sens de la pédagogie et s’il ne sait pas jouer lui-même correctement, mais que dire d’un enseignant de yoga ? Faut-il savoir rester une heure en shirshasana, arrêter de respirer pendant 10 minutes, s’asseoir sous un figuier sans bouger pendant 3 jours et 3 nuits ?
Aucune source ne fait foi
Pour ajouter une difficulté supplémentaire, il n’y a pas dans le domaine du yoga de référence textuelle unique. Certains prendront la Bhagavad Gita, d’autres les Yoga Sutra, ou encore la Shiva Samhita. Nous savons aussi que ces textes sont assez hermétiques sans commentaire, sans explication, sans la lumière d’une connaissance pour en éclairer le sens. Cela évite le dogmatisme… Et les certitudes !
Là encore, contrairement aux arts qui répondent à des règles, même si des particularités liées aux régions ou aux époques peuvent exister, aucune référence externe ne nous guide.
Quelle solution pour s’orienter vers une pratique juste, qui fait sens ?
La compréhension de l’humain et de ses fonctionnements mentaux est l’une des grandes thématiques chères aux yogis. Par un mental déficient qui nous trompe et qui se trompe, qui est très limité, peut-on prétendre comprendre le monde ? C’est un argument que brandissent les fervents défenseurs de la pratique seule pour qui la lecture et la discussion sont des pertes de temps.
Pratiquer sans direction est impossible. il y a un moment où il faut qu’une source extérieure nous nourrisse, ne serait-ce que pour nous enseigner les pratiques. Cette volonté d’indépendance farouche, ce mythe de la toute-puissance, cette croyance que l’on se suffit à soi-même est peut-être vraie à un moment donné, mais avant cela, il faut bien se relier au monde et s’en nourrir afin d’être en mesure de développer ses propres ressources. Apprendre les techniques des maîtres avant de créer son propre art empreint de sa sensibilité.
Embrasser l’incertain
C’est là que la foi entre en jeu. Non pas une foi dogmatique, mais une foi expérimentale. Une confiance que l’on teste, que l’on affine, que l’on perd parfois. Une foi qui n’est pas seulement tournée vers un enseignement ou un professeur, mais vers l’intelligence de notre propre chemin. Vers la capacité de l’expérience à nous transformer, sans que cette transformation ne soit nécessairement spectaculaire. Il y a dans le yoga une lenteur qui est à contre-courant de tout. Une lenteur presque provocante, parce qu’elle ne promet rien. Et c’est cette absence de promesse qui, paradoxalement, peut être la plus grande promesse : celle de se découvrir hors des cadres habituels de validation, hors de la course à l’efficacité.
Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à toute vigilance. Ne pas chercher de résultat ne signifie pas tout accepter. Il y a une écoute subtile à développer : sentir si l’on s’ouvre ou si l’on se referme, si l’on s’allège ou si l’on s’alourdit, si l’on devient plus lucide ou plus confus. Cela ne se mesure pas, mais cela se ressent, parfois très nettement, parfois par infimes frémissements.
C’est un art de la nuance. Un art de l’honnêteté. Et sans doute aussi un art du doute. Car peut-être que le doute n’est pas l’ennemi du yoga, mais son compagnon. Non pas un doute qui paralyse, mais un doute qui affine, qui pousse à revenir encore, à regarder autrement, à sentir plus finement.
Alors oui, on peut se leurrer en yoga. Mais on peut aussi se réveiller. Et parfois, c’est le fait même de se demander si l’on se leurre qui nous réveille. Et tant qu'on se réveille à l'heure, tout va bien.










