Ahhhh, l’éternel débat entre modernité et tradition. Idéalement ça se complète au lieu de s'opposer, mais on n'est pas chez les Bisounours ici. Entre ceux qui revendiquent les pratiques à la pointe de la technologie, validées par la science, avec marque déposée, et les partisans du yoga traditionnel qui aiment le côté vintage des vieilles écoles de yoga, où se situe réellement le yoga nidra ? D’ailleurs, c’est quoi exactement cette pratique ? Si vous pensez que c’est faire une sieste / méditer / apprendre à faire des rêves lucides, vous détenez effectivement une petite partie de la définition, mais nous allons tenter de la compléter avec davantage de nuances !

Le yoga nidra est souvent présenté comme une méthode de relaxation, et c’est bien normal, car c’est à cela que correspond l’appellation yoga nidra, qui est assez récente finalement. Ce que l’on va appeler yoga nidra dans cet article, c’est plus large : toute technique permettant d’être à la fois dans un état de sommeil et de conscience. Et ça, même si ce n’était pas appelé yoga nidra, c’était déjà une recherche présente dans les textes tantriques (à la louche, nous allons nous servir de textes écrits entre le 8ᵉ et le 18ᵉ siècle pour étayer nos propos dans ce petit article).

Histoire du yoga nidra

Petit cours de rattrapage

Si vous ne connaissez rien au yoga nidra, voici quelques articles pour revenir aux bases :

Comment pratiquer le yoga nidra ?

Les bases du yoga nidra

Un podcast pour comprendre ce qu'est yoga nidra

"Yoga nidra" a donc été un terme largement utilisé à partir du XXe siècle, mais les racines de cette pratique, si l’on admet la définition que je vous ai présentée, plongent dans certains des textes les plus connus du yoga, notamment les Upanishad et les enseignements tantriques. Aujourd'hui, le yoga nidra a trouvé sa place dans divers contextes – de la spiritualité au soin médical – tout en suscitant des débats sur sa fidélité à l’esprit originel du yoga. On en revient au débat éternel : tradition ou modernité, de quel côté mon cœur va-t-il pencher ?

Les origines philosophiques : des textes anciens au tantra

Les racines dans les Upanishad

Les Upanishad, textes philosophiques majeurs du yoga, abordent la notion de conscience en profondeur. La Mandukya upanishad explore notamment l’état de turya, souvent traduit comme le "quatrième état", au-delà de la veille, du rêve et du sommeil profond. Ce concept est central pour comprendre le yoga nidra, car il incarne une conscience transcendante et unifiée.

On ne parle pas seulement d’être conscient ou inconscient comme s’il y avait un mode on/off. Voici un petit extrait pour ceux d’entre vous qui n’ont pas lu ce best-seller yoguique Les Karikas de Gaudapada : Karika 1, 13 :

C’est dans l’inconscience de la multiplicité que baignent semblablement prajna et turiya. Cependant, prajna gît dans la semence du sommeil tandis que turiya ne connaît aucun sommeil.

Rêve et sommeil appartiennent aux deux premiers états et le sommeil profond appartient à prajna, mais ni le rêve ni le sommeil ne sont attribués à turiya par celui qui connaît cet état.

On voit donc ici que la recherche de sommeil et de conscience de façon simultanée, c’est la recherche de turiya. Rêve et sommeil ordinaires ne sont pas les états dans lesquels s'épanouit cet état de conscience, ce sont des portes.

Voyons ce que nous dit la Mandukya upanishad à propos de turiya :

Le quatrième est sans unité phonétique, sans relation, il met fin à l’expansion de l’univers, il est propice et non-duel. Ainsi, la syllabe OM est l’atman. Celui qui possède cette connaissance voit son soi individuel fusionner avec l’atman. (il faut préciser que dans les versets précédents, les lettres du son AUM étaient associées aux 3 états ordinaires que sont la veille, le rêve et le sommeil. Turiya, parfois appelé état 4ème, est au-delà.)

Le but de la recherche, au-delà des appellations, yoga nidra ou pas, c’est donc le développement de cet état 4ème, turiya, associé à un état d’unité. Tiens, voici un lien avec notre recherche, celle du yoga.

Dans cet état, l’individu accède à une conscience pure où les fluctuations mentales cessent. Cette quête, au cœur du yoga nidra, fait écho à des pratiques contemplatives déjà présentes dans ces textes, bien qu’elles n’aient pas encore été formalisées sous leur forme actuelle.

Le rôle du tantra et des visualisations

Le tantra, une tradition qui s’est développée pendant et après l’écriture des upanishad, joue un rôle fondamental dans la conception des pratiques méditatives. Les rituels tantriques incluaient des visualisations complexes destinées à purifier le mental et à éveiller la conscience. Ces techniques, combinées à la notion de pratyahara (le retrait des sens), ont fortement influencé le yoga nidra moderne.

L’ascétisme est alors teinté de beauté, de lien à l’imaginaire, à la poésie, aux évocations, à la magie… C’est cette combinaison entre rigueur et effervescence qui a créé la particularité du tantra, un sacré choc entre des visions du monde que tout semblait opposer.

Selon les écoles tantriques, la composition du mélange est modifiée, bien sûr : un soupçon d’ascétisme en plus par ici, un petit peu plus de mantra par-là, du pranayama ici… Bref, chacun sa recette de cuisine, avec des résultats plus ou moins mangeables selon les maîtres. Mais comme il y a des gens pour apprécier la cuisine britannique (rhô ça va je plaisante), chaque école peut trouver des disciples à qui la méthode, la coloration des enseignements et la personnalité du maître vont convenir.

Yoga nidra est typiquement une pratique tantrique, née de ces mélanges, de ces rencontres. On retrouve des pratiques soufis ou bouddhistes liées aux rêves conscients, qui ont émergé justement dans l’Inde médiévale. Là se pose alors une question importante sur la nature de yoga nidra. Devons-nous mélanger les pratiques, les influences ?

Implications dans la pratique actuelle du yoga nidra

L’illusion d’une pratique pure ne trompe personne. Cependant, suivre la méthode proposée par une lignée est, je pense, une bonne solution, du moins pour la phase d’apprentissage. En se centrant sur une méthode, on évite l’incertitude des informations contradictoires durant la phase d’apprentissage. Une fois le savoir consolidé, il est possible et même recommandé d’aller voir ce qui est proposé dans d’autres écoles ou traditions. Drôle d’équilibre, entre centrage et ouverture, qu’il nous faut trouver…

Donc concrètement, que fait-on ?

On fait bien ce qu’on veut, mais je pense qu’une bonne méthode serait de débuter avec quelque chose qui fait sens pour soi, n’importe quoi, ça doit juste donner envie et sembler cohérent, et aussi être adapté à notre niveau. Après un temps suffisant à étudier cette méthode (tout dépend de la complexité et de la quantité de travail demandé), il est intéressant de la questionner, et ainsi d’enrichir, polir, peaufiner son savoir à la lumière de l’expérience. Sauf bien sûr pour ceux qui trouvent leur seul et unique maître du premier coup, mais si c’est le cas, vous ne vous posez même pas cette question !

L’évolution contemporaine : Swami Satyananda Saraswati et la codification

Satyananda : un pionnier moderne

Le yoga nidra tel que nous le connaissons aujourd’hui doit beaucoup à Swami Satyananda Saraswati. Dans les années 1960, ce maître yogi de la Bihar School of Yoga a systématisé une méthode structurée en plusieurs étapes. Inspiré par les pratiques traditionnelles, il a adapté le yoga nidra pour répondre aux besoins contemporains, en mettant l’accent sur la simplicité et l’accessibilité. C’est lui qui a démocratisé une méthode intitulée yoga nidra, axée principalement sur la relaxation, pour répondre aux besoins de l’occident.

La méthode de Satyananda repose sur un processus en plusieurs étapes, allant de la relaxation physique à l’éveil progressif de la conscience. L’introduction du sankalpa (intention) est l’une de ses contributions majeures, permettant aux pratiquants de relier leur expérience méditative à des objectifs personnels ou spirituels.

Nous sortons donc du cadre « traditionnel » : Satyananda révolutionne véritablement la pratique, pioche des techniques dans quelques textes anciens mais aussi dans les connaissances modernes, on trouve de nombreux points communs avec l’hypnose ou les premières techniques de relaxation.

Diffusion globale et adaptations

Avec l’essor du yoga en Occident, le yoga nidra a rapidement gagné en popularité. Des versions simplifiées ont vu le jour, parfois axées exclusivement sur la relaxation ou le bien-être. Aujourd’hui, quand on parle de yoga nidra, c’est généralement à cela que les gens font référence…

Personnellement, je n’ai jamais trouvé de vraie session de yoga nidra, allant au-delà de la simple relaxation guidée comme ce que l’on trouve à la pelle sur YouTube. Cette diffusion a permis une démocratisation, mais elle a également soulevé des inquiétudes quant à la fidélité aux enseignements traditionnels.

Yoga nidra et méditation, c’est la même chose ?

Si le but est turiya, le yoga nidra est un chemin, mais ce n’est pas le seul.

Dans quelle direction allons-nous ?

Prenons une image : votre but ultime, c’est turiya, mais de nombreux chemins se présentent, ils s’appellent pranayama, mantra, méditation, yoga nidra… Et ils se recoupent par endroit.

Difficile d’envisager faire du yoga nidra dans le sens de développement de turiya sans avoir une pratique méditative. Difficile aujourd’hui d’avoir une pratique méditative suffisamment longue pour développer calme et concentration sans avoir pratiqué asana et pranayama. Tout est imbriqué. Ce que je crois, c’est que la pratique du yoga nidra fait partie intégrante du chemin du yoga, mais elle est souvent laissée de côté. C’est dommage, vu le temps qu’on passe à dormir… Sans compter le fait que chaque type de pratique permet d’apporter un éclairage sur soi, et le yoga nidra permet d’approcher l’un de ces prismes.

Yoga nidra, science de la conscience ?

C’est à la mode de faire coïncider tant bien que mal (souvent mal, d’ailleurs) les écrits anciens et les découvertes de la science actuelle.

Moi, je trouve que les deux sont des portes vers la connaissance. Les textes éclairent souvent sur les ressentis, et sont bien utiles si on les prend avec recul, poésie, comme des descriptions imagées, pas trop au pied de la lettre… La science donne des balises et permet de satisfaire notre besoin de rationalité, de compréhension. Pourquoi rejeter l’un ou l’autre ? Pourquoi opposer ?

Ce sont des sources différentes qui tentent de nous amener vers une meilleure compréhension du monde. Vous avez une peinture à l’huile et une sculpture d’un même modèle : en quoi l’un ou l’autre est supérieur ? Ce ne sont pas les mêmes outils, les mêmes points de vue, les mêmes techniques… Et la retranscription du modèle est différente suivant tout cela.

Les états cérébraux : veille, rêve et sommeil profond

La pratique du yoga nidra agit sur les différents états cérébraux, favorisant un passage des ondes alpha (relaxation légère) aux ondes thêta et delta (sommeil profond). Ces transitions permettent une régénération mentale et physique tout en maintenant une conscience active.

Les études menées sur le yoga nidra sont souvent réalisées sur un tout petit échantillon, les conditions restent celles d’un labo ou alors sont moins bien contrôlées… Bref, difficile d’avoir les conditions idéales pour mener ce genre d’étude. Ce que l’on peut montrer, c’est les évolutions dans les ondes cérébrales au cours d’une séance, et c’est déjà pas mal. Cette méthode pourrait permettre de comprendre comment les étapes fonctionnent et éventuellement de faire évoluer la pratique. Si la recherche permet de cartographier turiya, on peut ensuite s’appliquer à retrouver les chemins qui nous y conduisent.

Le subconscient, l’inconscient et yoga nidra

Le yoga nidra donnerait accès au subconscient. Je vous préviens tout de suite, je ne m’avance pas sur ce terrain. Où sont les limites, celle entre conscient et subconscient, puis entre subconscient et inconscient ? Comment prétendre savoir où le yoga nidra nous amène dans les méandres de notre complexité ?

À force de pratiquer et d’enseigner, je peux quand même vous dire deux ou trois choses en lien avec cette thématique qui fait couler beaucoup d’encre :

Que l’on pratique yoga nidra, c’est une chose. Mais certains effets impressionnants que certains relient à l’émergence de souvenirs enfouis sont parfois liés au simple fait de ne rien faire, de ne pas être stimulé par un écran, un livre, des pensées obsessionnelles ou une discussion (ce qui est assez rare de nos jours).

Parfois, des visions / traumas / souvenirs émergent. Je note deux causes courantes : comme nous venons de le dire, le silence du mental qui laisse un nouvel espace pour que des trucs plus ou moins choisis émergent. Les évocations dans le scénario du yoga nidra peuvent faire émerger souvenirs, rêves, peurs, ou réveiller des émotions sans que l’on sache vraiment d’où cela vient. C’est pourquoi, tout comme la méditation, je pense qu’il faut éviter de pratiquer yoga nidra quand on est très fragile. C’est là que les relaxations guidées peuvent aider et permettre une transition : à terme, il sera certainement possible de laisser davantage de silence, d’espace dans les pratiques, car cela s’apprivoise.

Il n’est pas nécessaire de déterminer d’où viennent les inspirations ou émotions parfois étonnantes qui apparaissent dans la pratique. Nous ne sommes pas obligés de nous inventer des raisons, des visions, des vies antérieures, des pouvoirs extraordinaires… Il est possible de laisser simplement émerger cette beauté, ces sensations, cet état de présence. Tant qu’on le goûte, il demeure. Quand on tente de ramener trop de raisonnements alambiqués dans la beauté, elle s’évanouit. Le but du pratiquant n’est pas d’expliquer, mais de ressentir. Parfois, il y a besoin de rationaliser et de trouver des explications, mais je pense qu’on gagne beaucoup à séparer ces temps. Une pratique tranquille, un temps dédié à la recherche, les deux espaces demandent un fonctionnement mental différent, donc inutile de vouloir tout obtenir en même temps.

Effets cliniques : stress, trauma et troubles du sommeil

Des recherches, comme celles de l’International Journal of Yoga Therapy, confirment les bienfaits du yoga nidra pour les patients souffrant de troubles post-traumatiques, d’anxiété et d’insomnie. Ces résultats témoignent de son efficacité en tant qu’outil thérapeutique.

Je dois avouer que ces recherches m’interrogent : j’ai l’impression qu’ils utilisent le yoga nidra comme une méditation guidée, mais il est vrai que pour 95 % des pratiquants, c’est l’utilisation qui sera faite de ces techniques. Ensuite, a-t-on vraiment suivi une méthode rigoureuse ? Si ce n’est pas le cas, c’est peut-être le seul fait de prendre un temps calme qui provoque un effet positif… Bref, je suis toujours circonspecte face aux études.

Par exemple, dans cette étude (pardon, c’est en anglais, mais peu importe, c’est juste pour illustrer mon propos), le yoga nidra pris en compte est celui de Satyananda, et les participants étaient passifs. Avec n’importe quelle méthode de relaxation, les résultats auraient certainement été similaires…

J’en suis venue à une conclusion, au sujet des études : celles qui permettent le mieux d’évaluer les effets du yoga nidra « classique », c’est-à-dire où l’on cherche à mettre de la conscience dans le sommeil, ce sont finalement celles qui étudient le rêve lucide ! Ce n’est pas tout à fait la même chose, mais c’est peut-être le phénomène étudié qui s’en approche le plus.

Si vous avez des sources sur les effets du yoga nidra, c’est super si vous pouvez les partager en commentaires !

Débats et controverses : yoga nidra, une pratique dénaturée ?

Les critiques des puristes

Certains critiques estiment que les versions occidentalisées du yoga nidra se concentrent trop sur le bien-être, au détriment de sa profondeur spirituelle. Cette réduction pose la question de la fidélité aux traditions.

Si vous me lisez depuis 15 ans, vous savez que je suis passée du clan des puristes à celui des modérés. Je pense qu’il serait important de conserver et entretenir un lien avec les traditions afin de ne pas perdre des techniques, mais que des versions adaptées au grand public peuvent émerger en parallèle. On n’est pas obligés de tout mélanger !

Mes quelques années d’enseignements du yoga m’ont permis de comprendre à quel point les corps sont épuisés et à quel point le mental de la plupart des gens est dispersé. L’urgence dans ce cas, ce n’est peut-être pas de se conformer à la pureté d’une tradition, c’est d’aller mieux. Ensuite, pour ceux qui auront cette curiosité, ils seront en mesure de l’explorer une fois le corps détendu, le souffle régulé et le mental centré.

Modernité et continuité des traditions

Cette adaptation peut également être vue comme une évolution nécessaire. En s’ajustant aux besoins modernes, le yoga nidra reste une pratique vivante et qui peut être réellement transformatrice.

Comme nous l’avons vu, peut-être pourra-t-on en tirer des applications thérapeutiques. Traditionnellement, le yoga nidra est également utilisé dans cette optique, mais aujourd’hui, il est dangereux de parler de thérapie hors d’un cadre légal.

On ne peut pas nier non plus les bienfaits des techniques inspirées du yoga nidra, comme c’est très largement le cas pour la sophrologie. Je crois que je trouve ça plus juste quand ces thérapies dérivées ne portent pas le nom de yoga, mais bon, simple question de mots.

Un outil ou une voie spirituelle ?

Le yoga nidra oscille entre la méthode thérapeutique et la technique permettant de marcher sur une voie spirituelle. Cette dualité ne fait finalement que refléter la richesse de la pratique, la difficulté à compartimenter les choses, et peut-être le lien entre santé et spiritualité !

Quel est votre yoga nidra ?

Je vous invite vraiment à faire le point pour vous afin que la lecture de cet article ne sombre pas dans l’oubli, petite activité de plus, distraction inutile : qu’avez-vous retenu de cet article ? Et quelles réflexions cela éveille-t-il chez vous ? Comment vous situez-vous par rapport à cette question de tradition / modernité qui est l’un des grands enjeux dans la transmission actuelle du yoga ? Quel type de yoga nidra souhaitez-vous pratiquer / apprendre / enseigner ? Quel est votre but avec le yoga nidra : cultiver certaines qualités, trouver de la détente, simplement passer un bon moment, atteindre l’éveil ? Il n’y a pas de réponse définitive ni de bonne ou mauvaise réponse, il est juste intéressant de clarifier pour savoir vers quoi on se dirige. Tant qu’à engager de l’énergie dans quelque chose, autant partir dans la bonne direction !