Présente dans le bouddhisme vajrayāna comme dans certaines branches du shaktisme , Tara est une figure complexe dont la fonction, les récits et l’iconographie reflètent l’évolution du tantrisme en Asie du Sud et dans l’aire tibétaine. Son nom, issu de la racine sanskrite tṝ (tṝ, « traverser », « faire traverser »), indique immédiatement sa fonction : guider, conduire, permettre le passage hors du saṃsāra. L’étude de Tara nous donne l'opportunité d'obesrver la manière dont les traditions indiennes ont articulé symbolisme, rituel et transformation intérieure.

Le sens du nom Tara, celle qui assure le passage

Le terme sanskrit Tārā (तारा) dérive de la racine verbale tṝ qui signifie « traverser », « porter à travers », « faire franchir un obstacle ».
C’est cette racine qui donne tārayati : « elle fait traverser », « elle sauve », « elle libère ».

Le rapprochement avec « l’étoile » (tārā signifie aussi « étoile » en sanskrit) n’est pas un simple jeu poétique : les deux significations coexistent et sont anciennes. L’étoile est ce qui guide dans la nuit. Tara n’est donc pas seulement un symbole de compassion, mais une fonction cosmique et rituelle de guidance, au sens le plus littéral du terme : faire passer d’une rive à l’autre.

Tara dans le bouddhisme tantrique (vajrayāna)

Origines textuelles et développement

Tara apparaît dans des sources bouddhiques entre le VIᵉ et le IXᵉ siècle, notamment dans des dhāraṇī, des sādhana et des textes rituels de l’Inde orientale. Les premiers corpus tibétains systématiseront ensuite son rôle.

Elle est présentée soit comme :

  • une bodhisattva féminine,
  • une émanation d’Avalokiteśvara,
  • ou une forme de la Sagesse (prajñā) en action.

La légende de Jñānacandrā

Une tradition largement répandue raconte que Tara fut la princesse Jñānacandrā (« Lune de Sagesse »), qui fit vœu de demeurer indéfiniment sous forme féminine pour œuvrer à l’éveil de tous les êtres. Ce vœu est important doctrinalement : il contredit l’idée ancienne selon laquelle une renaissance masculine serait nécessaire à l’ultime réalisation spirituelle (girl power, wouhou !). Tara se pose donc en contre-modèle, affirmant la capacité d’éveil au féminin. Il ne serait donc pas nécessaire, comme l'affirmaient certains religieux (hommes, bien évidemment) de se réincarner en homme pour espérer atteindre la libération tant recherchée...

Les 21 formes de Tara

Le bouddhisme tibétain distingue 21 fromes de Tara. Chacune possède une fonction rituelle précise : apaiser, protéger, accélérer, accomplir, etc.

Les plus connues sont :

Tara Verte (Śyāmatārā) : la plus « active », liée à la rapidité, à la protection et à la dissipation des obstacles.

Tara Blanche (Sitatārā) : associée à la longévité et à la pacification.

Dans la pratique vajrayāna, Tara n’est pas un être séparé mais une modalité de la sagesse éveillée que le pratiquant cultive par visualisation et récitation.

Tara dans l’hindouisme : une des dix Mahāvidya

Contexte shakta

Dans les traditions shakta médiévales — notamment bengalies — Tara apparaît comme deuxième des Mahāvidyā, après Kālī. Les Mahāvidyā sont des manifestations de la Śakti, chacune incarnant une forme spécifique du savoir ultime (vidyā).

Iconographie et attributs

Tara y possède une iconographie plus sombre, parfois proche de celle de Kālī, mais orientée vers la connaissance transcendante.

Elle porte généralement :

  • l’épée de la connaissance (jñānakhadga), qui tranche l’ignorance et les conditionnements psychiques ;
  • une tête coupée, symbole polysémique de la déconstruction de l’ego et des identifications mentales ;
  • des ciseaux, prolongeant la symbolique de la coupure des attachements ;
  • un lotus bleu, associé à la lucidité et à la compassion.

Oui oui, 4 choses, c'est pour ça qu'on rajoute des mains aux statues hindoues !

Le troisième œil exprime la vision intérieure ou la perception non duelle du temps (trikāla-darśana).

Ascèse et maîtrise de l’énergie

Contrairement à d’autres déesses dont les cheveux sont dénoués — indiquant la spontanéité ou la puissance brute — Tara a les cheveux attachés, signe d’une énergie maîtrisée, orientée vers l’ascèse.
La présence d’Akṣobhya, principe de stabilité inébranlable, renvoie à la conscience immobile qui sous-tend l’éveil.

Fonction symbolique : Tara comme archétype, support rituel et vecteur de transformation

Les traditions indiennes ne conçoivent pas ces figures comme des « dieux » au sens occidental, mais comme des formes fonctionnelles du divin. Tara est un principe autant qu’une « déesse » :

  • un archétype de la compassion active,
  • un symbole de la traversée, d'une rive à l'autre, de l'ignorance à la connaissance, de l'ombre à la lumière, etc.
  • un support pour dépasser la pensée discursive,
  • un outil rituel visant la transformation intérieure.

Méditer sur un concept reste mental ; méditer sur un symbole (forme, mantra, couleur) engage la psyché entière, y compris l’inconscient.
C'est l'essence des pratiques de dévotion (bhakti) : éveiller un amour, une chaleur, une foi, quelque chose de plus qu'une répétition mentale. Ce n'est qu'à cette condition que la pratique peut devenir transformatrice.

Conclusion

Tara incarne, dans ses déclinaisons bouddhistes et hindoues, une même dynamique : elle est celle qui peut dissiper l’ignorance, guider la conscience et permettre la traversée du saṃsāra. Sa présence au sein de deux systèmes religieux différents témoigne de la fécondité des symboles tantriques, capables de se reformuler sans perdre leur fonction essentielle. C'est aussi une preuve évidente de la porosité entre les différents systèmes de pensée, et de la puissance de cet archétype qui est l'un des plus populaires dans le bouddhisme comme dans l'hindouisme.